Le miraculeux Ravel de Charles Richard-Hamelin

Charles Richard-Hamelin à L’Assomption
Annie Bigras / BigJaw Charles Richard-Hamelin à L’Assomption

Que les organisateurs de concerts, au Japon, en Europe ou ailleurs, se passent le mot : tant qu’à engager Charles Richard-Hamelin dans les prochains temps, surtout ne pas faire l’impasse sur Le tombeau de Couperin de Maurice Ravel. Le pianiste québécois y a été miraculeux mardi soir à L’Assomption, lors d’un récital donné dans le cadre du Festival de Lanaudière.

La question est soulevée de manière récurrente par des prestations étranges ou hors sujet de pianistes ou de chefs d’orchestre. Il faut alors remettre sur le tapis la question de la musique française, de son style, son esprit, son histoire, ses caractéristiques. Expliquer, réexpliquer alors que tout cela devrait être relativement entériné.

Air et transparence

 

Avec Charles Richard-Hamelin le problème ne se pose pas. Dès les premières mesures de la Pavane pour une infante défunte, on sent que l’instinct stylistique est sûr, le goût admirable. Cela va bien au-delà, comme le pianiste le prouve dans son rappel : une transcription pour deux mains du « Jardin féerique » de Ma mère l’Oye. Malgré la réduction des moyens, tout y est, y compris la subtile et souple transition vers la coda.

Le « Jardin féerique » est en quelque sorte un Ravel suprême, statut auquel peut prétendre la « Forlane » du Tombeau de Couperin. C’est là qu’on a entendu, dans la version orchestrale, la plus incroyable extrapolation, qui n’a plus grand-chose à voir avec Ravel mais tout à voir avec le génie : la peinture sonore de Sergiu Celibidache, documentée en disque sur l’étiquette du Philharmonique de Munich. Sans tomber dans les excès de lenteur de Celibidache, Charles Richard-Hamelin a ouvert, au piano, les mêmes espaces d’un univers d’air et de transparence où les notes et les sons les plus subtils semblent nés en apesanteur. Le pianiste a renouvelé la prouesse dans le « Menuet » mais avec, cette fois, un soupçon d’affectation. C’est pour cela que le second vrai immense moment de son interprétation a été le « Prélude », d’une scintillante légèreté, mais aussi d’une parfaite égalité.

Alors qu’au fil de sa carrière Charles Richard-Hamelin avait abordé Schumann puis Mozart et Brahms après Chopin, nous avions un peu oublié de l’imaginer dans la musique française. Il va y avoir bien des choses à dire.

Chopin écrasant

 

En première partie, le pianiste québécois jouait Chopin. Au fameux Concours Chopin de Varsovie en 2015, il avait remporté le prix de la meilleure sonate en interprétant la 3e Sonate op. 58, oeuvre qu’il a ensuite enregistrée et jouée en concert. Il était donc d’autant plus intéressant de le voir aborder la 2e Sonate, notamment après un cycle des Préludes envisagé sous un angle très tourmenté et pessimiste. Autre juxtaposition forcément intéressante : la 2e Sonate fut celle choisie par Bruce Liu lors du Concours Chopin 2021.

Comme attendu, par rapport à Liu, Charles Richard-Hamelin mise avant tout sur la matière sonore. Il impose un cadre aux contrastes de dynamiques et de volumes très imposants. Le cadrage du 3e mouvement (marche funèbre) est rigoureux, avec une gradation dynamique millimétrée de la reprise de la marche. Le 4e mouvement est houleux et dense.

Avec ce jeu de puissance, sous cette canicule (il faisait chaud dans l’étuve de L’Assomption pour les spectateurs en manches courtes, alors imaginez le pianiste en habit sous quatre projecteurs !), les doigts ne sont pas toujours tombés avec une justesse chirurgicale dans les deux premiers mouvements, mais sans que cela perturbe l’idée que l’on pouvait se faire des idées interprétatives d’un pianiste jouant la puissance ravageuse.

Par contre, les deux Nocturnes op. 27 étaient admirables pour le soin apporté au continuum sonore. Celui-ci était poussé à un tel paroxysme que les deux oeuvres étaient enchaînées : tout découlait donc d’une seule et gigantesque respiration éperdue.

Hamelin romantique

Chopin : Nocturnes op. 27 nos 1 et 2, Sonate n° 2 « Funèbre ». Ravel : Pavane pour une infante défunte. Prélude. Le tombeau de Couperin. Charles Richard-Hamelin (piano). Église de l’Assomption, mardi 12 juillet 2022.

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