Le «Chief» qu’on veut suivre

Chief Christian Scott aTunde Adjuah est monté sur la scène du Monument-National arborant son nouvel instrument, l’Adjuah bow — dans sa version « prototype » électrique, un long manche chromé avec des cordes tendues sur une pièce de métal plutôt qu’une calebasse comme sur une kora traditionnelle.
Valérian Mazataud Le Devoir Chief Christian Scott aTunde Adjuah est monté sur la scène du Monument-National arborant son nouvel instrument, l’Adjuah bow — dans sa version « prototype » électrique, un long manche chromé avec des cordes tendues sur une pièce de métal plutôt qu’une calebasse comme sur une kora traditionnelle.

On dirait bien qu’il n’y aura pas de petite soirée durant cette 42e édition du Festival international de jazz de Montréal. En ce mardi soir pluvieux, l’offre était faste dans les salles réquisitionnées par l’événement : le retour du compositeur, band leader et trompettiste Chief Adjuah au Monument-National, la visite du héros électro français Woodkid au MTelus, et pour dessert, les douces mélopées de la compositrice new-yorkaise Arooj Aftab. Du gâteau pour les tympans.

Avec une dizaine de minutes de retard sur l’horaire annoncé de 20 h, Chief Christian Scott aTunde Adjuah est monté sur la scène du Monument-National arborant, tel que promis durant l’entrevue qu’il a accordé au Devoir, son nouvel instrument, l’Adjuah bow — dans sa version « prototype » électrique, un long manche chromé avec des cordes tendues sur une pièce de métal plutôt qu’une calebasse comme sur une kora traditionnelle. Appuyant ses mains sur deux tiges, il pince les cordes pour en extraire un son s’apparentant à celui d’une guitare électrique.

D’entrée de jeu, ses trois accompagnateurs et lui ont dévoilé la chanson titre de son prochain album, attendu en février prochain, et ça s’annonce rock. Le son est puissant dans la salle, Adjuah chante d’une voix ferme et rauque, sourire aux lèvres ; la machine l’alimente d’un groove que l’on a envie de décrire comme la version griot du jazz-rock fusion, le son du bow passé par des pédales d’effets à ses pieds. Le morceau surprend et à la fin, un spectateur s’exclame : « What is it ? », à propos de l’instrument.

Cours accéléré de son inventeur, puis une autre inédite que le public montréalais aura été le premier à entendre, et pour cause : cette chanson qui n’a pas encore de titre a été composée hier. Le groove coule davantage, l’instrument d’où émane des cascades de notes donne un caractère psychédélique à la chanson, nous reviennent en tête les enregistrements de Dorothy Ashby des années 1970, soul, jazz, funk et enfumés. « That was so much fun ! », s’exclame Adjuah en déposant son bow pour agripper la trompette.

La flûtiste Elena Pinderhughes rejoint alors ses collègues, Chief, Lawrence Fields au piano électrique et au Fender Rhodes, le jeune Elé Howell à la batterie et Curtis Luques à la contrebasse. La section rythmique mord à pleines dents dans un rythme d’inspiration hip-hop, parfaitement reproduit ; le thème posé, Pinderhughes se lance dans son premier d’une série de goûteux solos. Cet ensemble est un plaisir à entendre jouer, tous des musiciens d’exception, et Howell, 23 ans seulement, une révélation.

Chief Adjuah prendra d’ailleurs bien soin de nous les présenter – jamais avions-nous vu un chef d’orchestre avoir de si bons et longs mots à propos de chacun de ses amis musiciens, ce qui en dit beaucoup sur sa propre personne, chaleureuse, enjouée, discutant avec aise avec le public. Deux morceaux plus tard, l’orchestre offre Guinnevere, chanson de Crosby, Stills & Nash revisitée par Miles Davis. Dans ce buffet de grooves ouest-africains, blues et hip-hop, cette version sera le moment le plus classiquement jazz de la soirée, et l’un des plus poignants, la trompette, tantôt stridente, tantôt susurrante d’Adjuah donnant des frissons, Fields au Rhodes dressant d’abord la table avec un savoureux solo.

Notre escale au MTelus n’aura été qu’une parenthèse dans cette belle soirée, Woodkid aussi aimant se faire attendre. Disons déjà que le compositeur (et réalisateur de vidéoclips prisé) Yoann Lemoine a le sens du spectacle : quelle entrée dramatique ! L’orchestre s’installe sur scène – trois violons, deux saxophones, un claviériste, un percussionniste, un batteur -, offre une instrumentale alors que s’illumine l’arrière-scène avec des images vidéo tirées d’un film de science-fiction, pour suivre le thème dystopique de son album S16 paru à l’automne 2020. Et tout d’un coup, tadam !, Woodkid apparaît sur une passerelle surélevée derrière les musiciens.

Woodkid offre une bande originale de film pour les yeux, et on ne s’attendait à rien de moins de celui qui a l’oeil et l’oreille cinématographique. Le son opulent des cordes offre une sorte de contrepoint à sa voix ambrée et retenue, les basses roulant sous les rythmiques électros posées. Son oeuvre est tendue, grave, mais grandiloquente ; les fans adorent, même si nous avons un peu cette impression d’être emprisonné dans le générique d’ouverture du prochain James Bond. Woodkid remet ça encore ce soir au MTelus.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Woodkid au MTelus

Toute autre ambiance du côté du Club Soda où, passé 22 h, Arooj Aftab avait déjà commencé à chanter : la salle est quasiment pleine, le public hyperattentif, déjà envoûté par la voix de la compositrice et chanteuse d’origine pakistanaise. Elle est venue présenter le matériel de son album acclamé Vulture Prince, mais dans une version dépouillée. Seuls deux musiciens l’accompagnent, Gyan Riley à la guitare (passée par des pédales et des séquenceurs) et Darian Donovan Thomas, violoniste extraordinaire, moins par sa technique que par son jeu décuplé lui aussi par une panoplie de pédales et d’effets – lors d’un solo, son violon prend les sonorités d’un synthétiseur s’accouplant avec une flûte bansurî.

En comparaison avec l’enregistrement studio, les chansons conservent toute leur puissance d’évocation. L’émotion est intacte, mais les couleurs diffèrent grandement, celle du jazz en particulier, dissoute dans les habiles orchestrations improvisées en direct en superposant des motifs de guitares et des petits sons de violons. Aftab chante et derrière sa voix s’élève des volutes d’harmonies tirant son répertoire vers la musique ambient. Un baume pour l’âme et l’oreille, tendre et touchante conclusion à cette belle soirée de festival.

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