Avec l’accent aigu, s’il-vous-plaît

Avoir vu le jour à Miami ne définit pas Cécile McLorin Salvant: avec Haïti du côté de son père, la Tunisie et la Guadeloupe du côté de sa mère, elle est partout.
Photo: FIJM Avoir vu le jour à Miami ne définit pas Cécile McLorin Salvant: avec Haïti du côté de son père, la Tunisie et la Guadeloupe du côté de sa mère, elle est partout.

C’est tout simple, pour Cécile McLorin Salvant. « J’aime chanter dans la langue du public pour qui je chante. » Oui, la carrière de la chanteuse de jazz est internationale. Oui, elle chante majoritairement en anglais, interprète sans limites, capable d’aller chez Billie Holiday autant que chez Kate Bush, de faire le tour du Great American Songbook et d’aboutir chez Kurt Weil ou Apollinaire (musique de Poulenc). Avoir vu le jour à Miami ne la définit pas non plus : avec Haïti du côté de son père, la Tunisie et la Guadeloupe du côté de sa mère, lui qui soigne, elle qui enseigne (elle dirige une école franco-anglaise en Floride), elle est partout, Cécile. Avec l’accent aigu. « C’est moi ! Et le français est ma première langue ! »

On n’est pas chez la Celine lasvegasienne qui biffe l’accent aigu pour que le nom se prononce plus facilement. Quand on est Cécile McLorin Salvant, issue de la culture haïtienne, de la culture française et de la culture américaine, on a forcément une sensibilité particulière pour les langues et cultures, en péril ou pas. S’affirmer va de soi. « Je ne sens pas cela comme une responsabilité, mais comme un plaisir. » Une richesse. Dans un spectacle en France, en 2019, elle ne chantait pas moins en rappel ces mots, cités dans un reportage de France Culture : « They don’t want me to sing in French / They just want me to sing the blues ». Le spectacle avait été surtout composé de titres du répertoire français, de Barbara à Brassens.

Que chantera-t-elle au Monument-National le 2 juillet, en vedette du Festival international de jazz de Montréal ? « J’aimerais faire beaucoup plus de mon répertoire en français ! » Jusqu’à chanter le répertoire québécois ? Elle ne s’y engage pas, mais pour elle, tout est possible, tout est tentant. « J’essaie de suivre mon intuition, de mélanger mes influences, de faire selon mon humeur ! Et surtout, de savoir que ça ne fonctionnera pas forcément ! Ce sont des essais. »

Ainsi l’enregistrement de sa version de Wuthering Heights (Kate Bush), dans une église, a cappella en grande partie, était moins pour elle un exploit à accomplir (chanson à registre fou, impossible à reprendre, disait-on) qu’un désir, l’envie de vivre l’expérience. Alors que la série télé Stranger Things propulse Running Up That Hill au sommet des palmarès et que tout le monde redécouvre Kate Bush, l’initiative de Cécile devient étrangement prémonitoire. « Oui ! C’est assez étonnant ! » Elle est ravie. Pour Kate Bush, pour elle-même, pour les chansons qui vivent, vivent et vivent encore.

L’album Ghost Song, paru à la fin de l’hiver chez Nonesuch, sera au coeur du spectacle : elle s’en vient avec ses fantômes, en quelque sorte. Deuils de proches, pandémie, le passé récent est chargé, sombre, mais pas seulement personnel. « Ce n’est pas pour moi le fantôme de cette pandémie. C’est un album qui parle de désir et d’absence. Ce sont des sujets qui m’intéressent depuis que j’ai commencé à chanter. La façon dont cet album a été enregistré a été dictée par la pandémie, mais l’exploration du désir et de l’absence, pas vraiment. La pandémie les a mis en relief. »

Impossible de ne pas évoquer ce qui vient de se passer à la Cour suprême, qui a annulé Roe v. Wade. Est-il possible d’aller sur scène et ne pas en parler, ou de choisir une ou des chansons de circonstance ? On pense à Rhiannon Giddens, qui a offert une version a cappella de la chanson de Peggy Seeger The Judge’s Chair. On se dit que la voix de Cécile McLorin Salvant, par la multiplicité de ses origines, citoyenne américaine, a besoin plus que jamais d’être entendue. Comment réagit-elle ? « C’est enrageant ! Mais j’essaie de prendre du recul, de regarder le mouvement de l’histoire de manière plus générale. Les États-Unis ont été construits sur ce genre de systèmes, et on continue ! »

Chanter, dessiner, broder !

Continuer de chanter, continuer de se produire sur scène, et continuer de… broder. Cécile dessine (ses pochettes et livrets d’albums, notamment), et, depuis toujours, la création de motifs brodés qui deviennent ou pas les vêtements qu’elle porte est partie intégrante du processus. À plus forte raison durant la pandémie. « Oui ! J’ai brodé sans arrêt. J’ai fait d’énormes dessins. Quand je brode, j’écoute de la musique ou la radio, mais aussi mon esprit divague, et au bout d’un moment, souvent une idée vient, un bout de texte, une mélodie. »

C’est sa nature profonde. Une identité multicolore. Ses propres chansons ont les couleurs de ses dessins, de ses broderies. Et la palette de ses options d’interprétations est infinie. « Je pense que musiciens ou non, on a tous du mal à définir notre propre identité. On est maladroits avec nos propres définitions, nos propres catégorisations. On change d’avis, on change de mots, on perd le goût pour certaines choses. Nos principes sont chancelants. Je pense qu’il faut essayer tout ce qui nous plaît dans la vie, que ce soit en musique ou autre, si on a la chance et le courage de pouvoir le faire. »

Cécile McLorin Salvant

Au Monument-National, le samedi 2 juillet, 20 h

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