«Daft»: et tombent les casques

Ensemble, les autrices Anne-Sophie Jahn et Pauline Guéna ont interviewé pas moins d’une quarantaine de personnes qui ont gravité autour de Daft Punk afin de reconstituer la période allant de la formation du binôme jusqu’à la parution de son deuxième album, «Discovery», en 2001.
Photo: Guillaume Binet MYOP Ensemble, les autrices Anne-Sophie Jahn et Pauline Guéna ont interviewé pas moins d’une quarantaine de personnes qui ont gravité autour de Daft Punk afin de reconstituer la période allant de la formation du binôme jusqu’à la parution de son deuxième album, «Discovery», en 2001.

En février 2021, après 28 années de musique, les robots charismatiques de Daft Punk ont annoncé la fin de leur aventure, créant une petite commotion. Deux autrices tentent de percer le mystère de leurs débuts et reconstituent l’air du temps d’une époque bénie de la musique.

Le lecteur qui s’attend à plonger dans la bio d’un groupe à succès, avec les embûches et l’ascension, quelques revers et remontées, les classiques anecdotes de tournée, les fêtes et les excès pourrait être décontenancé à la lecture de Daft, un objet assez unique en son genre.

À l’autre bout du fil, la journaliste musicale au Point Anne-Sophie Jahn parle d’une « antibiographie » écrite à quatre mains, et propose le qualificatif « romanquête » — ou « romenquête » ? — pour définir le travail accompli avec sa complice Pauline Guéna, écrivaine et coautrice de la série En thérapie. « C’est un livre qui respecte les codes du roman, mais tout est basé sur nos recherches et nos entrevues, jusqu’au détail près de la météo dans certaines scènes. On s’est concentrées sur une période précise, les débuts du duo, avant qu’ils deviennent robots. Le livre se referme au moment où ils décident de mettre le casque et là, une autre histoire commence. »

La galaxie Daft Punk

 

Ensemble, les autrices ont interviewé pas moins d’une quarantaine de personnes qui ont gravité autour de Daft Punk afin de reconstituer la période allant de la formation du binôme jusqu’à la parution de son deuxième album, Discovery, en 2001. Tout cela sans accès direct à Guy-Manuel de Homem-Christo et Thomas Bangalter ! « Daft Punk, c’est le prétexte, le fil rouge, mais on voulait aussi parler de toutes ces figures qui ont été un peu oubliées, marchands de disques, managers, fans et d’autres artistes gravitant autour d’eux. Ça a été très difficile de les convaincre de parler. Dès qu’on annonçait qu’on préparait un livre sur Daft Punk, on nous raccrochait quasiment au nez. Ça nous a pris beaucoup de tractations ; pas une seconde j’avais imaginé que ce serait aussi difficile… »

Pour moi, c’est le plus grand groupe français au monde, le plus populaire en tout cas, et on ne connaît presque rien d’eux... On a eu envie, Pauline et moi, de découvrir et de comprendre qui sont les hommes derrière les masques.

La séparation du duo est venue compliquer encore davantage les recherches. « On sentait une tétanie, une tension autour d’eux, ça a créé un frein supplémentaire. »

Sans contribuer au livre ni même l’autoriser, Guy-Man et Thomas n’ont pas pour autant cherché à bloquer le projet. « Quand certains de leurs amis très proches ont enfin accepté de nous parler, on en a déduit qu’on pouvait continuer. C’est intéressant d’approcher Daft Punk à travers le regard de plein de gens pour reconstituer le puzzle. Peut-être même que nous n’aurions pas été aussi justes si on les avait rencontrés », confie la journaliste née en 1985.

On se dit qu’il a fallu beaucoup de motivation aux autrices pour poursuivre le projet dans ce contexte… mais percer le mystère des hommes-robots est devenu le moteur d’écriture. « Pour moi, c’est le plus grand groupe français au monde, le plus populaire en tout cas, et on ne connaît presque rien d’eux… On a eu envie, Pauline et moi, de découvrir et de comprendre qui sont les hommes derrière les masques. »

Nostalgie d’une ère révolue

Daft, c’est aussi la peinture d’une époque bénie de la musique. Nous les avons connues ici aussi, ces années où les disquaires indépendants et journalistes spécialisés jouaient un rôle important dans la découverte de nouveaux artistes. Une ère qui a vu l’éclosion des raves, assisté à la naissance de la house, de l’électro et de la techno. On parle d’un âge d’or de l’industrie musicale avec l’arrivée du CD, le règne du vidéoclip et l’intégration des étiquettes indés chez les majors, ce qui permet à toutes sortes de musiques moins pop formatées de rejoindre un public plus vaste.

Nous permettre de renouer avec cette époque est l’une des forces de ce récit fouillé, mais pas d’emblée destiné à un public d’initiés. Anne-Sophie Jahn et Pauline Guéna font vivre ou revivre au lecteur certains moments clés de cette époque où Paris est « momentanément sortie de son ennui, s’est départie de sa réputation de ville-musée pour devenir tout à coup un lieu de jeunesse. Avec la French touch, la Ville Lumière est devenue un épicentre de gens cool où se sont retrouvés monde de la mode, de la pub, écrivains, musiciens, graffeurs ». Cette petite société à qui appartient la nuit, les deux autrices la font danser, célébrer et s’enivrer de musique devant nos yeux au fil des pages.

On découvre qu’avant d’incarner Daft Punk, Guy-Man et Thomas ont formé momentanément Darlin’, un groupe influencé par les Beach Boys, avec Laurent Brancowitz (guitariste de Phoenix). Que le duo doit son nom à une critique de Darlin’ dans les pages du réputé Melody Maker. Un journaliste avait qualifié péjorativement leur son de « daft punky trash ». On connaît la suite.

La description de la conception et du tournage du vidéoclip de Around the World avec Michel Gondry et les chorégraphes, danseurs, designers aujourd’hui réputés, mais qui en étaient alors à leurs débuts eux aussi et qui ont eu le flair de se regrouper est fascinante. On ne voit plus le clip de la même manière après avoir compris comment chaque ligne instrumentale est représentée par un groupe de personnages qui « dansent » ce son, et en connaissant le contexte dans lequel il a été tourné, entre fatigue, excitation, amitié et connivences.

À la lecture de Daft, on constate à quel point ce duo ne s’est jamais compromis et ce qui fait la force de l’union des deux complices. « Entre eux, tout est fluide, ils ont une absolue confiance en l’autre. L’un est le coeur, l’autre les jambes. L’un est dans le contrôle, l’autre dans l’imagination. L’un est la technique, l’autre la poésie », lit-on à la page 62.

La fin de Daft Punk, Anne-Sophie Jahn y croit-elle ? « On n’a jamais entendu parler de dispute entre eux, alors ça a été surprenant pour tout le monde. Je suis sûre que cette décision n’a pas été prise à la légère. Quand on commence à faire de la musique ensemble à 13 ans, on n’est plus la même personne à 48. Je suis peut-être pessimiste, mais je n’ai pas l’espoir d’un retour. »


Daft

Pauline Guéna et Anne-Sophie Jahn, Grasset, Paris, 2022, 216 pages

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