Les nouvelles voix du jazz s’amènent à Montréal

Illustration: Catherine Potvin

Retrouvant enfin ses quartiers après deux éditions bouleversées par la pandémie, le Festival international de jazz de Montréal (FIJM) entend gâter son public en invitant la crème du nouveau jazz mondial.

Faste affiche comprenant le Californien Kamasi Washington sur la place des Festivals, la saxophoniste et compositrice Chelsea Carmichael issue de la trépidante scène jazz britannique, Makaya McCraven, Chief Adjuah et le brillant pianiste et compositeur Robert Glasper. Tous ont en commun cet irrésistible besoin d’infuser le jazz dans les musiques underground actuelles tout en portant leur vision d’un monde inclusif, une démarche qui réussit à attirer vers le genre un nouveau public. Prenons le pouls de la nouvelle génération.

Au téléphone depuis Los Angeles où il réside, le compositeur et pianiste Robert Glasper assure qu’il n’avait pas prévu offrir un troisième chapitre de son militant projet Black Radio, par lequel il fusionne le jazz au rap, à la soul et au R&B contemporain, avec une sensibilité et une intelligence rarement entendue auparavant.

« Les deux premiers avaient bien fonctionné », l’album inaugural remportant même un Grammy en 2013. « Or je n’avais pas envie de taper encore sur le même clou, pour ainsi dire. Je sentais que j’avais dit ce que j’avais à dire, et c’est tout. Mais, depuis des années, tout le monde me demandait quand j’allais sortir la suite. Pendant la pandémie, il y avait un tel besoin pour de la nouvelle musique que j’ai senti l’obligation de donner aux fans ce qu’ils me demandaient, au moment où, de toute façon, on s’occupait en écoutant de la musique et Netflix. Et puis, ça m’a occupé… »

Je prévois présenter beaucoup de matériel que je n’ai jamais eu la chance de jouer chez vous, puisque ça fait des années que ne suis pas venu à Montréal

Black Radio III est paru en février dernier après de longs mois de gestation durant lesquels la question des droits civiques est revenue à l’avant-plan aux États-Unis à la suite de la mort de George Floyd aux mains de policiers à Minneapolis.

« Pour moi, tout ça, George Floyd, les manifestations — j’ai vu des émeutes juste au coin de chez moi, à Los Angeles ! —, ça a été comme du carburant. Ce genre d’événements, les bons comme les pires, sont comme des étincelles allumant ma création », dit Glasper, qui, la veille de son entretien avec Le Devoir, offrait une puissante prestation au grand concert Juneteenth: A Global Celebration for Freedom, retransmis en direct sur CNN.

« Je sens que je suis devenu une de ces personnes vers lesquelles les gens se tournent pour comprendre, en musique, ce qui se passe autour de nous, et c’est pour ça que Black Radio III s’ouvre avec deux textes importants », In Tune, récité par le poète Amir Sulaiman, et Black Superhero, avec les rappeurs Killer Mike, BJ the Chicago Kid et Big K.R.I.T. Et à la fin, s’ajoute un extrait d’une conversation avec le collègue compositeur et trompettiste Chief Adjuah (auparavant nommé Christian Scott).

La vision d’un jazz nouveau

Robert Glasper montre la voie, sur le fond comme sur la forme. Depuis ses débuts au tournant du millénaire, le musicien a toujours entretenu d’étroits liens avec les scènes rap et R&B, menant ses projets solos tout en collaborant avec des artistes tels que Bilal, Yasiin Bey (Mos Def), Erykah Badu et Kendrick Lamar. « Ces musiques m’habitent parce que j’ai tourné avec les maîtres du jazz, les maîtres du rap et les maîtres du R&B. C’est pourquoi je crois que, lorsque je réalise ces fusions entre les styles, je le fais avec honnêteté, et ça s’entend. C’est mon histoire personnelle. »

La rencontre des univers du hip-hop et du jazz ne date pas d’hier — dès 1983, Herbie Hancock présentait l’album Future Shock comprenant le succès Rockit, mettant en vedette les scratches du DJ GrandMixer DXT. Ainsi, la conversation entre les acteurs de ces scènes se poursuit depuis déjà 40 ans, et elle continue de nourrir la créativité et d’inspirer une nouvelle génération de musiciens, même chez nous.

« Les gens comme Glasper ou Kamasi Washington ont une très grosse influence sur les musiciens d’ici », assure Gary Tremblay, patron du club de jazz Dièse Onze, rue Saint-Denis. « Durant l’année scolaire, chez nous, les mercredis sont consacrés aux compositions des jeunes artistes de Montréal. Je suis en contact avec eux, j’entends leur travail : ils ont les connaissances, ils ont le talent, ils ont du goût, et ils sont effectivement influencés par cette nouvelle scène. »

Membre du collectif Nomadic Massive, le compositeur et rappeur Waahli — en concert au FIJM le 3 juillet, 19 h — se dit aussi influencé par ces nouvelles scènes de la côte ouest américaine et britannique où le jazz est exprimé par les jeunes étoiles Chelsea Carmichael, Shabaka Hutchings, Theon Cross ou encore Moses Boyd. « Beaucoup de musiciens que je côtoie ont souvent ces mêmes références. Ce sont des artistes chevronnés qui font de la bonne musique, mais qui comprennent aussi la culture » du rap, du reggae et du R&B. « Ce qu’ils font est rafraîchissant. Ils injectent de nouvelles idées à la scène à travers leurs personnalités musicales. »

Waahli et Gary Tremblay reconnaissent tout de même que si ces créateurs américains et britanniques exercent une influence sur les musiciens d’ici, celle-ci ne s’entend pas aussi nettement. « On ne se mentira pas, la scène jazz d’ici est assez traditionnelle, notamment en raison de l’enseignement du jazz dans les universités, même si on assiste aujourd’hui à un changement de garde et que des professeurs plus jeunes sont intégrés, dit Tremblay. S’ouvrir aux métissages passe aussi par des professeurs plus ouverts qui pousseront les étudiants à développer autrement leur style. »

Il y a, par ailleurs, une réalité démographique expliquant la timide fusion du jazz et des musiques dites « urbaines » à Montréal que Waahli comprend ainsi : « La plupart de mes amis musiciens jazz ayant fait leurs études à l’Université McGill et à l’Université de Montréal sont blancs, les Noirs sont encore peu nombreux. »

Cette vision nouvelle d’un jazz à l’écoute du rap ou, au Royaume-Uni, des racines africaines et antillaises n’est pas qu’esthétique, elle est aussi le reflet du parcours des individus qui créent cette musique et leur espoir que la musique soit aussi porteuse d’un message.

Parler de notre époque

 

« J’ai bien retenu ce qu’a déjà dit Nina Simone : “Comment pouvons-nous être artistes sans raconter notre époque ?” dit Robert Glasper. Il faut parler de ce qui se passe aujourd’hui et exprimer qui nous sommes — et tout spécialement pour les Noirs, puisque nous avons été, dès le début, au-devant de la cause des droits civiques. Je me sens une obligation de parler de notre époque, et ma manière de bien le faire, c’est à travers la musique. »

« Ce qui est intéressant, ajoute Waahli, c’est que même les Blancs qui ont un diplôme s’intéressent aussi à ce que l’école ne leur a pas appris, c’est-à-dire l’expérience noire qui trace l’évolution du jazz. Aujourd’hui, ils trouvent important de l’apprendre et de la comprendre. Mais il est vrai que le même mouvement qui émerge à Los Angeles et à Londres n’est pas aussi présent à Montréal. Son envol ici n’a pas été pris, mais de plus en plus de musiciens comprennent le mouvement et s’y intéressent. »

Raison de plus d’aller écouter ce que Kamasi Washington, Chelsea Carmichael et Robert Glasper ont à partager avec nous. « Je prévois présenter beaucoup de matériel que je n’ai jamais eu la chance de jouer chez vous, puisque ça fait des années que ne suis pas venu à Montréal », dit Glasper, qui promet un mélange de ses fameuses reprises, des compositions inédites et une sélection de titres pigés dans le triptyque Black Radio.

« Mon programme dépend vraiment de la manière dont je sens le public une fois sur place ; j’ai toujours deux ou trois morceaux de prévus au début, mais ensuite, j’observe l’auditoire, j’essaie de capter la vibe, et c’est ce qui m’inspire pour la suite du concert. » Robert Glasper sera accompagné du batteur Chris Dave, du bassiste Burniss Travis et du DJ Jahi Sundance.

Robert Glasper sera en concert le 6 juillet au théâtre Maisonneuve. On pourra voir Waahli le 3 juillet sur l’Esplanade de la Place des Arts. Le Festival international de jazz de Montréal se déroulera du 30 juin au 9 juillet.

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