Musiques classiques d’été et de lumière

Le solstice d’été est encore activement célébré, notamment en Europe du Nord.
Photo: Getty images Le solstice d’été est encore activement célébré, notamment en Europe du Nord.

Sous-titrée « Nuit de la Saint-Jean », l’une des musiques les plus célèbres du répertoire suédois, la 1re Rhapsodie de Hugo Alfvén n’est guère connue sous nos cieux. Ce constat nous a amenés à nous pencher sur diverses musiques inspirées par le solstice d’été, le soleil et la saison estivale.

Le solstice d’été est encore activement célébré notamment en Europe du Nord. En Suède, Midsommar est le jour le plus important de l’année après Noël. Un rituel important associé à cette fête est la danse autour du Midsommarstång, poteau tressé de guirlandes vertes et de fleurs.

Diverses festivités ont lieu en Norvège, au Danemark (on y brûle des épouvantails représentant des sorcières), en Finlande, patrie du « Noël d’été », et en Islande, où le jour de Jónsmessa est censé donner la parole aux vaches !

Hugo Alfvén (1872-1960) composa trois rhapsodies suédoises, mais la première, Midsommarvaka, ou « Nuit de la Saint-Jean », de 1903, est connue comme « la » rhapsodie suédoise d’Alfvén. Le contenu, ouvertement descriptif, est l’un des quelques-uns inspiré par la Saint-Jean puisque l’oeuvre se veut une « fantaisie sur des mélodies populaires suédoises décrivant les atmosphères d’une veillée de la Saint-Jean suédoise d’antan, les danses et les jeux autour du mât ».

L’oeuvre comprend un thème créé par Alfvén entremêlé à des airs folkloriques. Une des plus grandes interprétations de cette Rhapsodie, enregistrée par l’OSM et Charles Dutoit, a été proposée par Esa-Pekka Salonen chez Sony, dans un programme de musiques nordiques populaires.

Sorcières et elfes

 

Même si Kent Nagano et l’OSM l’ont inclus dans un disque d’Halloween, une oeuvre bien plus célèbre se déroule pendant la nuit de la Saint-Jean : Une nuit sur le mont Chauve de Moussorgski (1867). Cette partition est inspirée d’un conte de Nicolas Gogol, La nuit de la Saint-Jean (Vecher nakanune Ivana Kupala, selon la translittération du titre original) avec un spectaculaire sabbat des sorcières.

Moussorgski, qui avait titré initialement son poème symphonique Nuit de la Saint-Jean sur le mont Chauve, avait été tellement fasciné par Gogol qu’il avait envisagé d’en tirer un sujet d’opéra dès 1858. Cette partition popularisée par le film Fantasia en 1940 a été surtout connue dans la réécriture « arrondie » et édulcorée de Rimski-Korsakov (1908). De la partition originale, rauque et sauvage, publiée en 1968, Claudio Abbado et Esa-Pekka Salonen ont donné d’excellentes interprétations.

Passons des sorcières aux elfes. La nuit d’été peut être autrement magique, avec Le songe d’une nuit d’été (A Midsummer Night’s Dream). On trouve le substrat shakespearien dans The Fairy Queen de Purcell, un « semi-opéra » mêlant musique, danse et théâtre. Mais la musique la plus éloquente issue de cette source est évidemment celle de Mendelssohn. Dès l’ouverture, on entend les braiments de Bottom, transformé en âne par Puck. La légèreté et l’esprit de cette partition sont parfaits. Parmi ses grands interprètes : Kurt Masur et Neville Marriner.

Sur le même sujet, n’oublions pas l’opéra de Britten composé en 1960. On y écoutera particulièrement la couleur du traitement orchestral. Hors Shakespeare, mais plus spécifiquement rattaché au contexte de la Saint-Jean, il ne faut pas négliger une autre partition lyrique anglaise du XXe siècle : The Midsummer Marriage de Michael Tippett (1955), sorte de transposition moderne de La flûte enchantée. Les deux dernières scènes de l’opéra (fin du 3e acte) se déroulent à la Saint-Jean. Il est question de feu et de lumière.

Sur un registre esthétique opposé, A Little Night Music, comédie musicale de Stephen Sondheim créée en 1973, qui s’ouvre par le fameux Send in the Clowns, est inspiré par le film d’Ingmar Bergman Sommarnattens leende (1955) connu sous le titre Sourires d’une nuit d’été, mais qui fait référence aux sourires de « la » nuit d’été, celle de la Saint-Jean pendant laquelle se déroule l’intrigue.

Le soleil

 

La fête du solstice célèbre le jour, la lumière. Nul n’a mis en scène de manière plus efficace l’irruption de la lumière sur terre que Haydn dans son oratorio La création. Le choc sur Und es war Licht (Et la lumière fut) est inoubliable, et l’enregistrement d’Herbert von Karajan avec Gundula Janowitz et Fritz Wunderlich reste le plus saisissant à ce jour.

Haydn est aussi l’auteur des « Quatuors du soleil », surnom qui affuble sa troisième série de quatuors, l’Opus 20. En fait, cette dénomination n’est due qu’à la couverture d’une des premières éditions des partitions, qui arborait un soleil rayonnant. Il n’y a rien de plus spécifique et musical.

C’est tout le contraire pour l’ouverture Helios de Carl Nielsen, dont le soleil et son parcours sont le thème central. L’oeuvre est le fruit d’un séjour du compositeur danois en Grèce en 1903. Athènes lui donna l’idée d’une oeuvre représentant le soleil se levant et se couchant sur la mer Égée. L’ouverture d’une dizaine de minutes qui décrit ce parcours a été magnifiée par Herbert Blomstedt et Esa-Pekka Salonen.

Deux autres spectaculaires décors de lever et de coucher de soleil dans la chaleur de l’été s’imposent au XXe siècle : les Alpes et le Grand Canyon. Richard Strauss était un familier de la station de montagne Garmisch-Partenkirchen, en Bavière, où il avait une maison. Sa Symphonie alpestre (1915) est une véritable musique cinématographique qui décrit une randonnée en montagne. Elle débute dans la pénombre et retourne à la pénombre.

Là aussi, le lever du soleil sur les cimes et la découverte des premiers points de vue à la sortie des bois sont des moments somptueux, irradiants. En écoute à la demande, tentez de trouver la confidentielle version, transcendante, de Kazimierz Kord, notre favorite depuis 20 ans.

En concert cette semaine

Les deux derniers jours du festival Montréal baroque se tiennent samedi et dimanche,
notamment au théâtre Rialto.
 

Ouverture de la série des concerts d’été de la Maison Trestler avec Stéphane Tétreault, 29 juin.
 

Ouverture du Festival de Lanaudière avec Rafael Payare et l’OSM, 30 juin et 1er juillet.
 

Ouverture du Festival du Domaine Forget avec Benedetto Lupo et Bernard Labadie, 2 juillet.

Entre 1929 et 1931, le compositeur américain Ferde Grofé a appliqué efficacement en cinq tableaux illustrant le Grand Canyon la recette expérimentée par Strauss dans les Alpes : il y a notamment un lever de soleil, un coucher de soleil et un orage. Grofé, l’orchestrateur de la Rhapsody in Blue de Gershwin, est très inspiré, dans une oeuvre descriptive très agréable, abondamment enregistrée de 1940 à 1990, de Toscanini à Maazel, totalement laissée pour compte depuis 30 ans. Parmi les excellentes versions de cette Grand Canyon Suite, Doráti-Detroit, Maazel-Pittsburgh et Kunzel-Cincinnati.

Musiques estivales

 

Plus que les douces-amères Nuits d’été de Berlioz, on cherchera une atmosphère estivale dans le Soir d’été (Nyári este) de Zoltán Kodály, sa première composition orchestrale, oeuvre de fin d’études (1906) que le Hongrois tenta de retirer de la circulation avant de la retravailler pour Toscanini en 1928.

L’importance de cette composition est de signer la première rencontre entre folklore et musique savante qui marquera la musique hongroise du XX siècle. Le compositeur lui-même et Antal Doráti l’ont enregistrée avec succès.

Dans la même veine évocatrice, on rangera l’Anglais francophile Frederick Delius, un compositeur atmosphérique impressionniste. Son oeuvre estivale la plus connue est A Song of Summer, un poème symphonique de 1931. Devenu aveugle et paralysé, Delius ne put écrire la partition, qu’il dicta à son assistant Eric Fenby. « Je veux que tu t’imagines que nous sommes assis en haut d’une falaise dans la bruyère, contemplant la mer. Les accords soutenus aigus des cordes suggèrent le ciel clair et calme et la tranquillité de la scène… » disait-il. Delius a aussi composé la fantaisie In a Summer Garden (1908), Summer Night on the River (1911) et Summer Evening (1890).

Des musiques atmosphériques transmettant la chaleur estivale ou les jeux d’eaux, Respighi est l’un des maîtres. Que ce soit dans les Fontaines ou les Pins de Rome, magnifiés par Riccardo Muti, Fritz Reiner ou Seiji Ozawa.

Évidemment, il y a toutes les oeuvres saisonnières classiques : Les quatre saisons de Vivaldi, celles de Piazzolla qui leur sont désormais attachées, et celles, dérivées et amusantes, de Nicolas Chedeville. Il y a les mois des Saisons pianistiques de Tchaïkovski et l’« Été » des Saisons de Glazounov, ballet allégorique dont le Québec connaît surtout l’« Automne », devenue l’indicatif musical des Belles histoires des pays d’en haut.

Et plutôt que par l’attendu air Summertime du Porgy and Bess de Gershwin, on nous permettra de conclure sur la grande beauté méconnue des partitions de Vincent d’Indy, notamment le Diptyque méditerranéen et le Poème des rivages, musiques des années 1920 idéalement immortalisées par Emmanuel Krivine chez Timpani. Profitons ainsi de la saison pour découvrir Calme et lumière, La joie du bleu profond, Soleil matinal, Le mystère de l’océan, autant d’épisodes qui tiennent largement leurs promesses.



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