Sylvia L’Écuyer, miroir de nos voix

Au-delà des opéras, du Metropolitan Opera, c’est ce suivi des artistes canadiens que Sylvia L’Écuyer voyait comme le moteur de son activité. «Ce qui m’importe fondamentalement, c’est d’être accrochée à ce qui se passe maintenant, ici et en Europe.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Au-delà des opéras, du Metropolitan Opera, c’est ce suivi des artistes canadiens que Sylvia L’Écuyer voyait comme le moteur de son activité. «Ce qui m’importe fondamentalement, c’est d’être accrochée à ce qui se passe maintenant, ici et en Europe.»

La voix de l’opéra, des chanteurs, des metteurs en scène et des chefs d’orchestre, Sylvia L’Écuyer, présentatrice de Place à l’opéradepuis 15 ans, quitte Radio-Canada après 37 ans de carrière. Une émission spéciale présentée par Marc Hervieux lui rendra hommage samedi à 13 h sur ICI Musique classique, et dimanche sur ICI Musique à 19 h.

« Mon approche de l’opéra est plus musicologique, mais mon approche des gens est très humaine. » À l’heure de prendre congé de son micro, l’émotion qui étreint Sylvia L’Écuyer tient à la nostalgie des multiples rencontres au fil de ces années.

La grande dame de la radio musicale a pu observer au premier chef la conquête des scènes lyriques internationales par les voix québécoises et canadiennes, notamment depuis la victoire de Marie-Nicole Lemieux au Concours Reine Élisabeth de Belgique en 2000. Ce furent d’abord les scènes françaises, puis Berlin, Vienne, Londres, New York. « D’abord Marie-Nicole Lemieux, Michèle Losier, Frédéric Antoun, Étienne Dupuis. Maintenant, c’est Emily D’Angelo… »

Témoigner

 

Ce qui apparaît important aux yeux de Sylvia L’Écuyer, « c’est de suivre nos artistes et de voir la façon remarquable dont ils se présentent ailleurs. J’ai réalisé, il y a un mois, une entrevue avec Rihab Chaieb qui chantait Satyagraha, de Philip Glass, au Met. C’était une entrevue passionnante où elle disait : “L’important n’est pas de se faire engager, mais de se faire réengager, donc il faut être prête et être un bon camarade.” Nos chanteurs travaillent comme des fous, ils sont prêts, ils sont là. Des gens comme Tomislav Lavoie, avec sa grosse voix de basse, il ne chante pas de premiers rôles, mais il n’a pas arrêté de travailler une minute. Florie Valiquette non plus. J’ai été tellement impressionnée par eux, par leur résilience ».

Au-delà des opéras, du Metropolitan Opera, c’est ce suivi des artistes canadiens que Sylvia L’Écuyer voyait comme le moteur de son activité. « Ce qui m’importe fondamentalement, c’est d’être accrochée à ce qui se passe maintenant, ici et en Europe. » À travers ses entrevues, elle a voulu « refléter l’actualité vivante » selon une approche très méthodique : « Je me faisais un calendrier de nos artistes à l’étranger, je réalisais des entrevues et quand les opéras étaient disponibles, je les diffusais. »

Car le Metropolitan Opera n’occupe pas l’antenne toute l’année : « Hors saison du Met, je sélectionnais les meilleures productions européennes, en priorité celles qui mettaient en vedette nos artistes. C’est devenu très vite la seule façon de présenter nos artistes sur scène, puisqu’on ne les enregistrait plus ici. »

Le format même de l’émission se prêtait à l’exercice. Si les entractes étaient réservés aux protagonistes de la production diffusée, « après l’opéra, je parlais des actualités sur nos scènes lyriques à travers le pays, avec des entrevues d’artistes, puis je parlais en Europe à d’autres artistes qui se produisaient là-bas. Donc, je couvrais l’actualité tous azimuts ».

Dans les limbes

 

Cette intense activité n’en laisse que plus de regrets : « Vos articles sont dans les archives du Devoir, et on les retrouve facilement sur Internet, mais moi, tout cela n’est que sur mon disque dur et dans des archives non accessibles de Radio-Canada. » En effet, en raison des droits de diffusion, un opéra du Met ne peut être laissé en ligne et un opéra européen n’y reste que sept jours. Or, pour des raisons techniques, les entrevues, ainsi perdues dans les limbes, ne sont pas dissociées du fil global de l’émission et ne sont donc pas accessibles isolément en réécoute. « J’ai fait des séries sur Robert Lepage, Yannick Nézet-Séguin avant et après sa nomination au Met… Sans compter que Renée Fleming, Roberto Alagna ou Natalie Dessay se sont exprimés maintes fois à mon micro », soupire Sylvia L’Écuyer. Reste l’espoir d’un livre, un jour.

Cela ne devrait pas décourager Sylvia L’Écuyer, qui a rédigé une thèse de doctorat sur les Écrits sur la musique, de Joseph d’Ortigue, un critique, ami de Berlioz. « J’ai lu 40 années de journaux de toutes sortes ! Ce D’Ortigue a passé en revue, entre autres, tous les opéras présentés à Paris à l’époque. » C’est ainsi qu’elle a abordé l’opéra, à travers une période où Rossini était la vedette incontestée. Pendant ses années à Radio-Canada, avant Place à l’opéra, Sylvia L’Écuyer a présenté des concerts et préparé des séries documentaires, notamment sur Berlioz et sur l’Histoire de la musique à la radio depuis les années 1920. « De 1996 à 1998, j’ai même été directrice de la musique pour les deux réseaux. Mais ce n’est pas mon heure de gloire : je n’étais pas une administratrice. »

Si Sylvia L’Écuyer part aujourd’hui, c’est parce qu’elle est « la seule de [sa] gang à travailler encore à 73 ans ». Mais elle apporte rapidement une autre perspective : « Pendant la dernière année, je n’avais pas les moyens de production des années précédentes. Quand j’ai commencé, j’avais un réalisateur associé, un recherchiste, quelqu’un qui s’occupait de la technique, quelqu’un pour l’administratif. On est passé d’une équipe de quatre, à une équipe de trois, à une équipe de deux, pour finir à une “équipe de Sylvia”. Je voulais continuer à apporter la même qualité, et cela devenait trop difficile. Deux personnes pouvaient m’aider à Montréal, mais je n’avais personne à côté de moi. Juste la diffusion du Met, les gens ne réalisent pas. On a un signal qui arrive de New York en anglais, on nous envoie une feuille de route, et moi je couvre en français. Donc, non seulement je fais les présentations, mais il est arrivé souvent cette saison d’avoir deux entractes de 33 et 35 minutes. Alors c’est comme si je préparais quatre émissions. Mettre tout ensemble, je n’y arrivais plus. »

Se battre, encore

 

De ces années, Sylvia L’Écuyer chérit ses 12 séjours estivaux à Wexford en Irlande. « J’y suis allée pour la première fois en 2008 pour l’ouverture d’une salle de 780 places en plein centre de la vieille ville. La philosophie de ce festival, fondé en 1951, est de ne présenter que des opéras très peu connus et de jeunes artistes. On y a découvert Juan Diego Flórez, et plus récemment Lise Davidsen ou Angela Meade. »

En concert cette semaine

Marie-Nicole Lemieux et Stéphane Tétreault se retrouvent au concert de clôture de Classica, dimanche 19 juin à 19 h 30 à la Cocathédrale Saint-Antoine-de-Padoue de Longueuil.

Nicolas Ellis et l’Orchestre de l’Agora jouent la 3e Symphonie de Mahler pour le Gala de la Terre, le 22 juin à 20 h à la Maison symphonique.

Le festival Montréal baroque se tient du 23 au 26 juin avec des concerts en salle (théâtre Rialto, principalement) et des activités extérieures dans le Mile-End.

Sylvia L’Écuyer a aussi fréquenté les grands festivals d’Aix, Salzbourg, Bayreuth. « C’étaient mes vacances, évidemment pas en mission commandée de Radio-Canada ! J’ai souvent été embauchée pour faire des reportages pour Opera News à New York. À Wexford, j’ai aussi rédigé des notes de programme pour des opéras très rares. Comme la recherche musicologique était mon bagage, j’ai pu faire des articles sur Le roi malgré lui de Chabrier ou Salomé d’Antoine Mariotte. Ces commandes me permettaient d’amortir une partie de ces déplacements qui me permettaient de voir des mises en scènes différentes, intéressantes et plus originales que ce que l’on voit au Metropolitan Opera, par exemple. »

Un grand coup a été porté lorsque L’opéra du samedi a été retiré de la grille d’Espace musique en 2013 pour devenir Place à l’opéra, diffusé sur Internet le samedi après-midi et à la radio le dimanche soir. « Le public a eu du mal à faire le passage. En 2013, il n’était pas forcément équipé pour se brancher sur Internet le samedi après-midi pour écouter de l’opéra. Et ça a été mis à la radio le dimanche soir, là où il y a la plus féroce compétition, avec Tout le monde en parle, l’émission qu’il faut avoir vue pour être capable de faire une conversation le lundi matin. Beaucoup de gens se sont plaints, mais ça a continué. » Aujourd’hui, par contre, un certain public n’est nullement dérangé : « Il est faux de penser que seul un auditoire âgé s’intéresse à l’opéra. Et le plus jeune public n’est pas trop handicapé par le fait d’aller en ligne pour attraper de la musique ou de l’opéra. » De manière générale, Sylvia L’Écuyer pense que l’on n’a pas touché le fond, qu’il faut encore se battre pour la place du classique et du lyrique à la radio. « Oui, il faut encore se battre et pas seulement ici. Mon mari est anglais et voit ce qui se passe à la BBC. Je regarde les concerts du soir, ici. On est passé de cinq à quatre. Ils sont réduits à trois cet été. »

L’oeuvre de Sylvia L’Écuyer va-t-elle être reprise par quelqu’un d’autre ? « Je n’ai aucune assurance d’aucune sorte. Par contre, la lettre que CarolineJamet [directrice générale, Radio, Audio et Grand Montréal chez Radio-Canada] a envoyée dit clairement que va être continué ce que j’ai commencé et qu’il y aura une présence d’art lyrique à l’antenne. Mais sans autres précisions. »

L’animatrice va poursuivre pendant sa retraite son activité à la Société pour les arts en milieux de santé. Mais dans un premier temps, elle va cultiver son jardin, voyager pour écouter de l’opéra, marcher en Dordogne et faire du kayak. « Je n’ai pas besoin de musique tout le temps, je suis une fille de la nature et je suis bien dans le bois. »

 

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