Les amis d’Émile Bilodeau méritent leurs Francos

Le chanteur Émile Bilodeau et son ami Mathieu McKenzie
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le chanteur Émile Bilodeau et son ami Mathieu McKenzie

Mathieu McKenzie, du groupe country-rock Maten, aime se souvenir des mots prononcés par Florent Vollant lorsqu’il reçut le Félix de l’Artiste autochtone de l’année, décerné pour la première fois de l’histoire du gala de l’ADISQ en 2019 : « Soyez sans crainte, nous venons en amis. » C’est dans cet esprit qu’autour d’Émile Bilodeau se réuniront ce soir sur la grande scène des Francos Elisapie, Scott-Pien Picard, Laura Niquay et Maten pour ce concert unique qui sera un moment charnière dans la quête de reconnaissance des musiciens des Premières Nations au sein du monde musical québécois, prédisent Mathieu et Émile.

Lors d’une récente entrevue radiophonique, l’animateur a demandé à Émile Bilodeau si la décision de monter un spectacle aux Francos laissant la place aux musiciens des Premières Nations avait un lien avec la controverse dans laquelle fut plongé le Festival de la chanson de Granby à propos du concert en langue anichinabée qu’aurait voulu présenter Samian. « Je l’ai arrêté tout de suite pour lui dire : “Ça n’a rien à voir.” C’est une démarche organique : je fais ça avec mon cœur, avec mes amis », souligne Bilodeau, reconnaissant toutefois « qu’avec tout ce qui s’est passé en matière d’enjeux autochtones et avec Joyce [Echaquan], ça prenait une réponse du milieu artistique, mais je regardais autour de moi, et il ne se passait pas grand-chose… »

Émile Bilodeau nous avait donné rendez-vous dans les bureaux de sa maison de disques, Bravo, avec son ami Mathieu McKenzie. Les deux se sont connus au festival Kwé, qui se tiendra cette année du 17 au 21 juin, place Jean-Béliveau, à Québec. Il suffit d’avoir passé un peu de temps en compagnie de Mathieu pour deviner la suite : on devient instantanément l’ami d’un tel bonhomme, qui a de plus un sens aigu de l’hospitalité, témoigne Bilodeau : « Quand je suis arrivé à Maliotenam, on m’a prêté un 4-roues pis deux gallons de gaz pour que j’aille me promener sur la grève ! »

Laurent Saulnier avait proposé à Émile de faire une scène aux Francos. « Je lui ai dit : “moi, je reviens d’un périple à Malio et j’aime beaucoup la musique des artistes qui vivent là-bas.” Je me suis lié d’amitié avec Mathieu, Sam [Pinette] et Kim [Fontaine, tous deux de Maten], Scott-Pien et Kanen, elle aussi une fille du coin. Et pour tout te dire, au début, je voulais juste que le spectacle s’appelle Malio, mais finalement, tous n’étaient pas disponibles, donc se sont greffés Laura Niquay, Atikamekw du coin de La Tuque, et Elisapie, de Salluit », dit Émile, qui précise avoir recruté Natasha Kanapé Fontaine pour l’aider dans sa prononciation de la langue innue.

« Dans le fond, ce que je voulais, c’est simplement chanter les refrains de mes amis innus et leur laisser toute la place », ajoute Émile Bilodeau, qui a lancé l’automne dernier son troisième album, Petite nature. « Lorsqu’on m’a proposé un show aux Francos, c’était clair pour moi que je le ferais avec ma gang de Malio. Dans le fond, ce que je ne veux pas que les gens me reprochent, c’est que ce soit perçu comme une mise en scène. Je veux que les gens comprennent que ce lien, ce projet, c’est authentique. » Chacun chantera deux de ses chansons, auxquelles les autres mettront leur grain de sel. On peut déjà prédire le succès de l’affaire. Elisapie est un talent déjà consacré. Laura Niquay a lancé au printemps 2021 un des meilleurs albums de folk-rock de l’année, toutes langues confondues. La chanson pop grand public de l’excellent chanteur Scott-Pien Picard mérite au moins autant d’attention que celle de Ludovic Bourgeois, alors que Maten a le country dans le sang. Lundi soir, on entendra Tshe minupunanu, la nouvelle chanson, enregistrée avec Maten et Scott-Pien Picard, qu’Émile vient tout juste de dévoiler. On chantera aussi l’immortelle Ekuen Pua de l’auteur-compositeur-interprète Philippe McKenzie, le premier Innu à avoir enregistré un album (Mishtashipu, 1982). « Cette chanson, c’est comme notre hymne national », explique Mathieu. « Tu vas pogner d’quoi lorsque tu vas l’entendre. »

Ce spectacle sera, souligne Mathieu McKenzie, comme un makushan : « Un makushan, c’est une danse, un festin, un rassemblement qu’on organise lorsqu’on a connu une bonne chasse. Nos ancêtres faisaient ça lorsqu’ils réussissaient à attraper le caribou — à l’époque, on le chassait en raquettes ! —, alors chez nous, le makushan, c’est dans notre cœur. Et ça a un rythme, une façon de frapper le tambour et de danser, c’est ça que je veux montrer à Émile. »

Par la force des choses, ce concert sera aussi un geste d’affirmation. « Au Québec, dit Bilodeau, on se vante de notre culture musicale, qui est faite aussi des musiques venues d’ailleurs. Mais, tabarnak, pour pouvoir s’en vanter, il faut l’avoir mérité ! On a beau dire qu’on a onze nations autochtones et les Inuits, mais si on ne les voit nulle part, je pense pas qu’on mérite de se promouvoir à l’international. Je m’engage personnellement — à moi-même, je ne dois rien à personne — à continuer à défendre les enjeux qui touchent les Autochtones. »

Mathieu attrape la balle au bond : « Ce qu’Émile fait, d’autres l’ont fait avant lui. Richard Séguin, Marc Déry, avec Florent [Vollant]. Nos amis, nos alliés. Mais nous, on est plus jeunes qu’eux. Je la sens, l’énergie de notre génération. C’est à notre tour de porter cet idéal » d’une scène musicale ouverte à la pop, au rock et au country chantés dans les langues des Premières Nations.

Émile ajoute : « Nous, les jeunes, on veut la transformer à notre image, la société. On parle beaucoup d’enjeux autochtones en ce moment, or je pense que, si on commençait par la culture, toutes les solutions qui nous restent à trouver sembleront plus logiques. Ce spectacle s’inscrit vraiment dans une perspective de vivre-ensemble, et ça, ça commence sur le stage, lundi. »

Lors de son discours de remerciement au gala de l’ADISQ, Florent Vollant avait aussi lancé cette phrase : « On n’est pas ici [au gala] parce qu’on est autochtones. On est ici parce qu’on est bons. » Mathieu McKenzie la reformule : « Nous, les musiciens autochtones, sommes rendus à faire les grandes scènes. On a le droit, nous aussi, de jouer là. On a les chansons pour faire des spectacles comme ça et, un jour, les rôles seront inversés : c’est nous qui inviterons sur les grandes scènes Émile et les autres. Moi, je dis aux festivals du Québec : offrez-nous l’occasion de monter sur ces scènes-là. On les mérite, nous aussi. »

Émile Bilodeau et ses invités Scott-Pien Picard, Maten, Laura Niquay et Elisapie seront à la place des Festivals lundi soir, 21 h.

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