Savoir tenir et savoir finir, selon Jacques Michel

La voix de Jacques Michel retentira, forte et belle comme au premier jour, bien amplifiée, parfaitement modulée par les pros des Francos.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir La voix de Jacques Michel retentira, forte et belle comme au premier jour, bien amplifiée, parfaitement modulée par les pros des Francos.

Dimanche, à 20 h, sur la scène que l’on appelle Le Parterre, bien en vue à l’angle de Clark et De Maisonneuve, la voix de Jacques Michel retentira, forte et belle comme au premier jour, bien amplifiée, parfaitement modulée par les pros des Francos. C’est généralement vrai, on peut passablement s’y fier dans un festival aussi aguerri, mais la précision est nécessaire, l’artiste en a besoin. Perfectionniste avoué, le grand vétéran de la chanson québécoise veut ce qu’il a toujours voulu. Tendre à l’excellence jusqu’à toiser la perfection, cerner l’émotion jusqu’à la partager intensément avec chaque spectateur, être le meilleur de lui-même. Une fois de plus. La dernière fois.

« Mon dernier spectacle complet, à tout le moins », relativise celui qui ne nous fera pas le coup de la fausse fin grandiose, à la Ferland. « Je connais mes limites. Je ne suis pas de ceux qui s’accrochent, qui se suffisent de moins. En toute candeur, j’ai peur. Je crains que ce “meilleur de moi-même” ne soit pas à la hauteur de ce que j’attends, dans le futur. Je n’aime pas vivre dans la crainte, alors mieux vaut arrêter. »

Comprenons-nous bien : Jacques Michel, né Rodrigue en 1941 « parmi les arbres de l’Abitibi », ne bat point en retraite. Il se recentre, s’adapte, continue à sa façon. « Oui, arrêter les spectacles, les tournées, mais pas la chanson. J’en ai de nouvelles, certaines sont complètement écrites, d’autres en chantier. Est-ce que je vais les enregistrer ? Je vais voir. Si on me propose de participer à un spectacle ou à une émission de télévision, pour une chanson ou deux, c’est sûr que je vais le faire. »

Le délai

 

La pandémie, en vérité, a retardé cette fin. « Je disais à la sortie de Tenir, en 2019, que j’allais quitter la scène à 80 ans. J’en aurai 81. » L’album, d’une remarquable lucidité, aurait mérité de vivre sa vie dans les belles salles du Québec : on en retient tout particulièrement deux titres comme des appuie-livres : une chanson intitulée Tenir, puis une autre intitulée Partir. Ça se termine en tendre clin d’œil à ceux qui le suivent depuis les années soixante, depuis À cause d’une fleur, Fume ta marijuana et Sur un dinosaure. Le titre dit tout : Mon dinosaure est fatigué. Il ne la servira pas dimanche : gageons qu’il ne ressentira pas la moindre fatigue.

« Je passe à autre chose, c’est tout. Je suis assez prévoyant. J’ai vendu mon voilier, ma propriété à North Hatley, mais j’avais déjà trouvé mon boisé en Abitibi, ma cabane au bord de l’eau. J’avais envie de retrouver mes arbres. Il y a des arbres qui ont mon âge là-bas ! On a pris racine en même temps. J’ai quitté l’Abitibi à 12 ans, alors ils ont plein de choses à me dire, ces arbres, plein de questions à me poser. Mon père était entrepreneur pour la CIP [Canadian International Paper] et, si ça se trouve, c’est sur les sentiers que mon père empruntait pour aller travailler à ses camps. C’est mon enfance, tout ça. Je ressens très fort cet appel de l’enfance, des arbres, de l’Abitibi. Mais j’apporte mes guitares ! »

La ferveur intacte

 

Fierté dans le ton. Parfois, au téléphone, il parle comme il chante. Plus que fermement : avec ferveur. Monsieur mon pays, son tout premier 45 tours, paru en 1964, était celui d’un jeune homme qui s’engageait et ne renoncerait jamais à ses valeurs, à ses idéaux. On oublie, quand on entonne dans les concours À chacun son refrain, Amène-toi chez nous, Pas besoin de frapper, Un nouveau jour va se lever, que ces hymnes à la fraternité sont aussi des appels à faire du pays défriché par nos ancêtres un pays nôtre. Et que Jacques Michel était au front des événements revendicateurs qu’étaient Poèmes et chants de la résistance et L’automne show. Alors que l’on agite le vieil épouvantail séparatiste et que l’on brandit le nationalisme à tous les vents, le patriote fulmine. « On joue sur les mots, on leur fait dire ce qu’on veut ! On voulait un pays qui s’appelle le Québec, tout simplement. Je le veux encore. Je change pas d’idée là-dessus. »

En parlera-t-il sur scène ? Il ne le sait pas encore. « Dans les années 1970, je ne présentais pas les chansons, ou si peu. Au Gesù en 2015, c’était le contraire, je parlais trop. » La question le taraude. ll y a beaucoup à dire quand on sait que c’est la dernière occasion d’évoquer, de raconter, d’expliquer, de dire merci. Quand il enchaînait les séries de spectacles, année après année, à la Place des Arts, les chansons parlaient pour lui. Les albums au grand complet étaient familiers, Citoyend’Amérique, S.O.S.,Migration, Passages : face A, face B. Paroles et musiques des Salut Léon, Ta mère et moi, Ami reviens avaient autant d’importance et de résonance que Voyez-vous le temps qu’il fait. Jacques Michel n’en fera pas moins la part belle aux chansons de Tenir.

« J’y tiens. “Tenir”, ce n’est pas un vain mot pour moi. Ce n’est pas le parolier ou le mélodiste qui m’ont le plus aidé à durer, ce n’est pas non plus ma voix ou ma façon d’interpréter : c’est ma détermination et ma ténacité. » Ne voyez pas là de la fausse modestie : Jacques Michel aime ses chansons, en est fier. Mais l’essentiel du portrait n’est pas là. « Il fallait que les chansons soient à la hauteur, les spectacles, tout. Je l’exigeais. Et ça devait se sentir, parce qu’on m’a beaucoup aidé, on m’a fourni les outils, que ce soit le grand orchestrateur Richard Grégoire, Gilles Valiquette, tant d’autres, et d’abord mon père. Comme on dit au Québec : j’ai grandi droit. Je pense que je le suis encore. »

Jacques Michel, en spectacle aux Francos le 12 juin à 20 h, sur la scène Le Parterre.

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