Dimitri Mitropoulos, le «prêtre» avec le diable au corps

Dimitri Mitropoulos en 1952 pendant une répétition d’Élias de Mendelssohn avec le Westminster Choir
Photo: NY Philharmonic Shelby White & Leon Levy Digital Archives Dimitri Mitropoulos en 1952 pendant une répétition d’Élias de Mendelssohn avec le Westminster Choir

Sony publie un luxueux et majeur coffret consacré à l’intégrale des enregistrements du chef Dimitri Mitropoulos réalisés à Minneapolis et à New York. Cette réédition vient à point pour nous remettre en mémoire un personnage hors du commun.

La biographie de Dimitri Mitropoulos (1896-1960) publiée par William R. Trotter en 1995 s’intitule Prêtre de la musique (Priest of Music). L’image est parfaite pour un chef qui, à la tête d’institutions importantes, l’Orchestre de Minneapolis de 1937 à 1949 puis le Philharmonique de New York de 1949 à 1958, s’est investi dans la défense de la musique de son temps, et qui, dans sa vie personnelle, fuyait les ors, mondanités et richesses.

Petit-fils d’un prêtre, neveu d’un archevêque, Dimitri Mitropoulos était destiné à devenir moine. Mais lorsqu’il se mit à apprendre le piano à à l’âge de sept ans et lorsque d’aucuns se rendirent compte qu’à 14 ans, il avait mémorisé les principaux opéras du répertoire, il fut envoyé au Conservatoire d’Athènes. Il y composa un opéra sur sœur Béatrice de Maeterlinck, remarqué par Camille Saint-Saëns qui le recommanda au Conservatoire de Bruxelles. De Bruxelles, Mitropoulos alla à Berlin étudier avec Busoni, une rencontre capitale puisque Busoni le convainquit de devenir interprète plutôt que créateur.

C’est ainsi que Mitropoulos se retrouva assistant d’Erich Kleiber à l’Opéra de Berlin. Les recommandations de Kleiber lui ouvriront ensuite les portes. À 29 ans, il devient chef de l’Orchestre d’État de Grèce et le 27 février 1930, invité par le Philharmonique de Berlin, il crée la sensation : Mitropoulos remplace au pied levé son soliste, le pianiste Egon Petri, et joue et dirige le… 3e Concerto de Prokofiev ! La nouvelle de l’exploit fait le tour de la planète musicale.

Mort sur le podium

 

Trente ans plus tard. Le 31 octobre 1960, Mitropoulos dirige à Cologne la 3e Symphonie de Mahler. Des micros captent le concert. L’état de santé du chef, déjà précédemment sujet à des problèmes cardiaques, est inquiétant. Les responsables de l’orchestre lui suggèrent de renoncer au concert, mais rien n’y fait. À l’issue de la soirée, Mitropoulos prend le train de nuit pour Milan. Il répète le lendemain matin la même œuvre avec l’Orchestre de la Scala. L’orchestre l’accueille avec une ovation debout. « Je suis fatigué, mais je suis comme une vieille voiture : les pièces sont usées, mais elle marche », leur dit-il. Arrivé à la mesure 80 du 1er mouvement, Mitropoulos s’arrête, s’assied. L’orchestre attend des instructions, mais le corps du chef se fige, bascule vers l’avant et tombe sur le pupitre. Dimitri Mitropoulos est mort en musique, pour la musique, dans la symphonie du « grand tout », qui célèbre la vie, la nature, Dieu et l’amour !

De Berlin à Milan, une arche est tendue sur la vie extraordinaire du plus légendaire phénomène de mémorisation musicale depuis Mozart. Pour être libre et attentif, Mitropoulos répétait Wozzeck de Berg par cœur et pouvait reprendre n’importe qui, n’importe quand en citant le numéro de la mesure. Mitropoulos avait aussi beaucoup d’ennemis, car il était très atypique : ascétique dans sa vie par rapport aux possessions et aux biens ; généreux et, donc, souvent abusé ; homosexuel et, donc, ostracisé. Chef exalté à la gestique peu orthodoxe, son corps semblait possédé par la musique.

Microcosme et macrocosme

 

Il y a deux types de regards sur Mitropoulos : un œil microcosmique new-yorkais et une perspective plus universelle. Le new-yorkais, qui teinte l’ouvrage de Trotter et un récent article du New York Times, adopte une perspective victimaire : détesté par une frange du Philharmonique de New York, notamment pour sa programmation audacieuse, admiré par les musiciens du Metropolitan Opera, Mitropoulos a vécu l’enfer sur terre, encaissant les contrecoups des cabales communes des musiciens du Philharmonique et des journalistes, ainsi que des trahisons de son ancien amant Bernstein, déterminé à lui prendre sa place, son éditeur de disques (new-yorkais) posant la cerise sur le gâteau en lui déniant d’enregistrer ce qu’il aurait dû graver.

Il y a de cela longtemps, certes. Mais regardons-y froidement. Au bout du compte, il y a cette boîte de 69 CD. Y avons-nous un portrait qui nous permet de cerner le style d’un géant de la direction d’orchestre ? Absolument ! En cela, ce coffret offre l’exact contrepoint des boîtes Boulez et Masur commentées récemment : l’intégrale rassemble pour la première fois dans une présentation de grand luxe, avec un livre superbement documenté, des documents majoritairement disparus du catalogue. Par ailleurs, la boîte parachève le portrait enregistré du Philharmonique de New York, Mengelberg, Toscanini, Rodziński, Walter, Bernstein, Boulez, Mehta, Masur ayant déjà été traités.

Peut-on blâmer Columbia (aujourd’hui Sony) pour des trous dans le legs ? Pas vraiment. Dans les années 1940 et 1950, ce n’était pas comme aujourd’hui où tout le monde enregistre à tout va, une même étiquette (DG avec Nézet-Séguin et Dudamel) étant en mesure de publier la 8e Symphoniede Mahler deux fois dans la même année. On peut regretter de ne pas entendre Mitropoulos dans Mahler, mais Mahler (l’intérêt était naissant, le marché, nul) était confié à Bruno Walter, ami du compositeur. Le grand répertoire chez Columbia était l’affaire d’Eugène Ormandy et de George Szell. On n’allait pas faire enregistrer Beethoven, Brahms, Mozart et Haydn à Mitropoulos.

Et puis Mitropoulos avait une réputation dans la promotion de la musique du XXe siècle. On a donc Scriabine (Poème de l’extase, Poème du feu), Chostakovitch (5e, 10e symphonies), Prokofiev, Kodaly, Vaughan Williams (fabuleux !). On trouve des pièces orchestrales populaires spectaculaires (Danses polovtsiennes, Apprenti sorcier, Symphonie fantastique, beaucoup de Tchaïkovski) et des disques d’accompagnement de grands solistes, dont plusieurs majeurs : l’Empereur avec Casadesus, le 1er Concerto de Chostakovitch avec Oïstrakh, les gravures avec Zino Francescatti par exemple.

Deux orchestres

 

Les disques « connus » de Mitropoulos sont la Fantastique, la Pathétique, la 10e de Chostakovitch. Il y a beaucoup d’autres choses à glaner ici, et nombre de documents rematricés sont d’ailleurs accessibles en écoute à la demande sur les plateformes. Il y a d’abord l’ère Minneapolis (1940 et 1947). Elle avait été éditée par des étiquettes historiques spécialisées, mais le recours aux sources d’origine fait plaisir à entendre. On y trouve une grande 2e Symphonie de Borodine, Lîle des morts de Rachmaninov et le seul exemple de Mitropoulos dans Beethoven (une Pastorale aux accents tranchants). Cette période est connue pour le 1er enregistrement de la symphonie« Titan » de Mahler, sa création américaine en 1941. On y entend, certes, comme dans la 3e de Schumann (quel finale !), que la qualité d’exécution de nos jours est plus affûtée (bois). Le manque d’absolue perfection formelle est un bémol même à New York.

Dans la période new-yorkaise on redécouvre notamment une immense 3e Symphonie de Mendelssohn qui surpasse celle de Minneapolis, un Háry János de Kodály exceptionnel, l’Apprenti sorcier. L’adjonction du Bal masqué de Verdi au Met confirme que Mitropoulos était un chef d’opéra formidable. Le coffret comprend Wozzeck de Berg, Erwartung de Schoenberg, Vanessa de Barber et un étrange résumé de Boris Godounov en anglais. Pour approfondir, il faudra aller quérir sur des étiquettes spécialisées des soirées de légendes : Elektra à Salzbourg en 1957 ou La force du destin à Florence en 1953.

Comment unir micro et macrocosme ? Il y a cette cinglante critique de Virgil Thomson décrivant Mitropoulos comme « trop sensible, trop débordant, trop brutal, trop intelligent, trop peu sûr de lui, dénué d’entregent ; un chef dont l’excitation frisant l’hystérie déforme la musique de sa nerveuse passion ». Il y a ces mots, pesés, du remarquable John L. Holmes : « Peu d’enregistrements de Mitropoulos, sauf Wozzeck, peuvent aspirer au statut de “grands enregistrements du siècle”. Son style était trop personnel pour que ses lectures du répertoire standard fassent l’unanimité. Mais il fut toujours un artiste intéressant et d’une grande personnalité, capable de créer des interprétations passionnantes. »

Ce « prêtre » avait bien souvent le diable au corps, tellement il s’enflammait pour la musique. Dans un monde musical de plus en plus aseptisé, c’est aujourd’hui ce qui le rend si précieux.

En concert cette semaine

Le Festival Classica avec Boccherini le 12, Jean-Philippe Sylvestre le 16, Geminiani le 17 et le concert de clôture le 19, notamment.

 

Le Festival de musique de chambre avec, notamment, le Trio Zukermann le 15 juin et
James Ehnes du 16 au 18 juin.

Yannick Nézet-Séguin dirige Seong-jin Cho dans le 2e Concerto de Brahms, samedi 18 juin à 19 h 30 à la Maison symphonique.



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