Les grandes questions de Thus Owls

Fort d’un récent album étincelant, l’orchestre montréalais piloté par Erika et Simon Angell vient réclamer son dû au festival Suoni per il Popolo.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Fort d’un récent album étincelant, l’orchestre montréalais piloté par Erika et Simon Angell vient réclamer son dû au festival Suoni per il Popolo.

Le jazz s’est glissé dans les premières propositions de concerts à l’affiche du festival Suoni per il Popolo — des « sons pour le peuple », traduction de l’italien —, qui débute vendredi et animera quelques salles de la métropole jusqu’au 29 juin. En ouverture, le retour à Montréal, quelques semaines après son concert au festival OK LÀ, de la compositrice et multi-instrumentiste avant-jazz Angel Bat Dawid, qui se joindra au saxophoniste free jazz Joe McPhee et à l’ensemble montréalais Silvervest 3. Le lendemain, encore à la Sala Rossa, le groupe fusion art rock-jazz Thus Owls prendra sa revanche.

Sa revanche sur le destin, rien de moins. L’orchestre montréalais piloté par Erika et Simon Angell lançait le 4 mars dernier l’exquis Who Would Hold You If The Sky Betrayed Us ?, l’un des meilleurs albums québécois de la saison. Un tel exploit méritait l’accueil public qui lui est dû, prévu quelques semaines plus tard. Le concert fut annulé à la dernière minute : plusieurs musiciens du groupe ont alors chopé le nouveau variant, ce qui a forcé la reprise du spectacle à samedi, à la Sala Rossa.

Un mal pour un bien : Thus Owls en ouverture du Suoni per il Popolo, ça relève de la symbolique. « Le grand thème de notre nouvel album tourne autour de ces questions : Qui sommes-nous ? Qu’est-ce que ça signifie, culturellement, d’aller vivre ailleurs ? Qu’est-ce que ça signifie, appartenir à quelque chose ou à quelque part, participer à quelque chose ? » nous expliquait la compositrice et chanteuse Erika Angell, rencontrée avec son conjoint et collaborateur, Simon, en mars dernier.

Thus Owls et Suoni per il Popolo posent à leur manière les mêmes questions. Suédoise d’origine, Erika a conçu le premier album de Thus Owls avec Simon, en Europe, « et si tu le réécoutes, tu noteras que le free jazz était all over the place », ajoute-t-elle en passant de l’anglais au français durant la conversation.

« Nous venions de fonder le groupe, on ne savait pas tellement ce qu’on voulait faire, à l’époque. » Thus Owls s’est ensuite relocalisé à Montréal, « ça nous a forcés à rencontrer de nouvelles personnes, pour moi, à apprendre à vivre dans cette ville et, conséquemment, à vivre une crise identitaire : qui suis-je, ici ? » À travers sa programmation éclectique et inclusive, Suoni per il Popolo semble perpétuellement en train de chercher une réponse à cette question : qui sommes-nous, dans cette ville de festivals et de musique ?

« Appartenir à une scène, ça nous concerne en tant que musiciens, mais ça concerne aussi le public, ajoute Erika. Comment faire pour que les gens participent, embarquent dans ce qu’on fait ? On a réfléchi à ça en concevant notre nouvel album. C’est une chose de se bâtir un nouveau réseau social, un nouveau bassin de collaborateurs musicaux, mais c’est surtout une question de communication, entre nous et avec le public. »

Le jazz a montré la voie à suivre aux membres de Thus Owls. Ce nouvel album, concède Simon Angell, est le plus engagé vers le jazz : « Cette musique est au cœur de l’album, dans les saxophones » tenus par Claire Devlin, Adam Kinner et Jason Sharp. « Trois sax, toutes les couleurs, mélangées à nos voix, aux synthétiseurs, à la basse et à la batterie », jouée par Samuel Joly, qui complète le trio de base du groupe. « On s’est simplement dit, Erika et moi : “Fuck it, on fait ce qu’on veut ! À cette étape de nos vies et de nos carrières, on fait ce dont on a envie.” »

Le résultat est époustouflant. Les orchestrations de cuivres donnent du souffle aux compositions d’Erika, Simon et Samuel. La structure demeure ancrée dans la chanson rock exploratoire qui a fait la renommée de Thus Owls, mais le langage a évolué en empruntant la syntaxe du jazz, auquel ont été formés les Angell — Simon précise que « la moitié, peut-être les deux tiers de l’album a été composé ; tout le reste a été improvisé. C’était important de travailler de cette manière, puisqu’on vient de là, l’improvisation ».

La voix d’Erika paraît même plus affirmée qu’auparavant. « Sur une scène, je deviens une chanteuse, une personne, très présente, au cœur de l’action, mais ça a toujours été difficile de conserver cette énergie en studio, sur disque. En enregistrant notre album, nous trouvions important de capturer cette énergie, tout en gardant les séances ouvertes à l’improvisation. Il fallait que ça reste imprévisible, c’est comme ça que je sens que je peux prendre ma place. »

À voir au Suoni

Jana Rush, HRT, Neo Edo Avec ses albums Painful Enlightenment (2021) et Dark Humor (2022), la compositrice américaine Jana Rush a fait évoluer le genre footwork/juke en accentuant les contrastes entre les basses caverneuses et les fragments mélodiques intrigants. 4 juin, 20 h 30, Centre Phi

Sheenah Ko La compositrice et claviériste, complice de plusieurs projets musicaux de la ville — The Besnard Lakes, pour ne nommer que celui-ci —, lancera Future is Now, son nouvel album de pop new wave électronique planante. 8 juin, 20 h 30, La Sala Rossa

Quatuor Bozzini, Christian Wolff Habitué du Suoni, le Quatuor Bozzini proposera un programme entièrement constitué d’oeuvres du compositeur avant-gardiste Christian Wolff, dont une composition inédite, présentée en primeur au festival, et sous la direction du maître, âgé de 88 ans ! 9 juin, 20 h 30, La Sala Rossa



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