Musique classique - L'année Dvorák, un bilan

L'année du centenaire de la mort de Dvorák, à présent écoulée, aura suscité un apport discographique qui ne s'était pas vu à ce point autour d'un compositeur depuis le bicentenaire de la mort de Mozart en 1991. Le choix pour le consommateur qui désirerait aborder cette musique, dont l'importance n'est toujours pas perçue à sa juste valeur, est donc aujourd'hui plus large et qualitativement plus substantiel qu'au début de l'année 2004. En quoi les choses ont-elles changé?

Il reste encore du chemin à parcourir avant d'avoir pleine conscience de l'apport d'Anton Dvorák au répertoire musical. Son corpus de quatuors reste trop peu connu, sa musique pour piano également et, parmi les opéras, seul Rusalka s'est imposé. On méconnaît également la beauté transcendante des poèmes symphoniques, par exemple Le Pigeon des bois.

Dvorák est encore trop souvent vu comme une sorte de «Brahms de l'Est» alors qu'il est, avec Tchaïkovski, et plus encore que Tchaïkovski, le seul compositeur romantique qui a excellé dans toutes les formes de la musique, de la miniature pour piano à l'opéra, en passant par le duo, le trio, le quatuor, le quintette (avec ou sans piano), le sextuor, la mélodie, le concerto, la sérénade (une pour cordes, une pour vents), le poème symphonique, la danse, la symphonie et les oeuvres chorales sacrées (dont un Stabat Mater, un Te Deum, un Requiem et un oratorio majeur, Sainte Ludmila). Personne ne peut prétendre égaler un tel éventail, abordé avec une telle constance d'inspiration.

Dvorák fut, en plus de cela, un chef, un pédagogue, un globe-trotter, dont l'influence sur la musique de pays tels que les États-Unis et l'Angleterre fut importante, et un penseur (ses écrits sur Schubert sont d'une clairvoyance absolue). L'année Dvorák nous a donné deux livres honorables en français, l'un synthétique, signé Philippe Simon, dans la collection «Mélophiles» des Éditions Papillon, l'autre plus exhaustif, par le spécialiste de la musique tchèque Guy Erismann (Fayard), dont l'apport majeur est de proposer un nouveau classement des oeuvres, plus précis que celui, trompeur, par les numéros d'opus.

Les disques

Et si nous écoutions Dvorák? Voilà ce qui a changé en 2004.
- Anthologies. Nous vous l'avons présenté début décembre; l'étiquette Brilliant Classics a fait paraître à très bas prix un coffret de 40 CD d'un niveau musical excellent dans l'ensemble, notamment dans le domaine de la musique de chambre, avec une intégrale de référence des quatuors par le Quatuor Stamitz. Des poèmes symphoniques admirables, des symphonies et des concertos présentables: c'est une boîte que l'on peut acheter sans crainte, si l'on sait comment trouver par ailleurs la documentation qui y fait totalement défaut. Il faut aussi signaler, chez Naxos, l'intégrale en 17 CD de la musique orchestrale, qui permet de découvrir ou de redécouvrir quelques oeuvres rares, comme les sept Intermezzi, les Rhapsodies slaves, le Scherzo capriccioso ou les extraits symphoniques d'opéras. L'intégrale symphonique de Stephen Gunzenhauser qui cimente ce coffret n'est hélas pas la plus passionnante.
- Piano. Une aubaine: l'admirable nouvelle intégrale de Josef Veselka chez Naxos nous a permis, en cinq CD, de défricher l'un des pans les plus ignorés de la musique de Dvorák. Pas de grande sonate, mais de nombreuses petites pièces d'une inventivité mélodique superbe.
- Musique de chambre. Deux nouveautés majeures: le Quintette op. 81 par Christian Zacharias et le Quatuor de Leipzig chez MDG et un nouveau CD de la série des quatuors par le Quatuor Prazak chez Praga (magnifique interprétation des Cyprès). Les faits les plus saillants sont aussi, pour ceux qui ont peur du coffret de 40 CD, la publication de trois coffrets détachés de cette boîte: les quatuors par le Quatuor Stamitz, la musique de chambre (excluant les quatuors) et les oeuvres pour piano à quatre mains par le duo Thorson et Thurber.
- Musique vocale. Le fait majeur de l'année Dvorák est la publication du disque de Mélodies par Bernarda Fink chez Harmonia Mundi. C'est une musique sublime et une chanteuse exemplaire. Rien de nouveau en matière de Duos moraves, et d'oeuvres chorales, ni dans le domaine de l'opéra, où l'édition par Orfeo d'une représentation publique de Rusalka à Salzbourg en 1987, sous la direction de Vaclav Neumann, n'éclipse pas la version Decca avec Renée Fleming. Aucun opéra ne s'est détaché du corpus, malgré la réédition, par Supraphon, de Dimitri, dont le livret est en quelque sorte la suite du Boris Godounov de Moussorgski.
- Concertos. Deux révolutions: le Concerto pour piano, avec l'interprétation de Pierre-Laurent Aimard et Nikolaus Harnoncourt, chez Warner, le Concerto pour violon, avec Pavel Sporcl, chez Supraphon. Immense déception dans le Concerto pour violoncelle, avec le raté du pourtant prometteur Jiri Barta (Supraphon).
- Musique orchestrale. Nous n'avons eu qu'une intégrale symphonique, minable, hélas, par Vladimir Valek chez Supraphon. Seule la 6e Symphonie a vu sa discographie renouvelée avec le CD de Charles Mackerras (Supraphon). Par contre, il faut (là aussi si vous n'achetez pas le baril 40 CD) sauter sur le coffret des Ouvertures et Poèmes symphoniques par le bouillonnant Theodor Kuchar chez Brilliant. Enfin, si la question des Danses slaves a été réglée par Harnoncourt et Belohlavek dès 2002, l'année Dvorák nous a apporté la réédition des versions de références des deux Sérénades par Joseph Vlach chez Supraphon.

Les cinq parutions de l'année 2004
- Mélodies par Bernarda Fink (Harmonia Mundi).
- Concerto pour piano par Aimard et Harnoncourt (Warner).
- Les deux Sérénades par Joseph Vlach (Supraphon).
- La musique pour piano par Josef Veselka (Naxos).
- Les Ouvertures et Poèmes symphoniques par Theodor Kuchar (Brilliant Classics).