Vitrine du disque - Des concerts habités par la grâce

SÁNDOR VÉGH
Mozart: Serenata Notturna.
Mendelssohn: Symphonie pour cordes n° 9. Dvorák: Sérénade pour cordes. Wolf: Sérénade.

Camerata Academica Salzbourg, direction: Sándor Végh. Orfeo C 630 041B (distr. Gillmore).

L'étiquette allemande Orfeo est de retour sur le marché canadien. Elle poursuit d'ailleurs l'édition des grands concerts du Festival de Salzbourg. Le millésime 2004 est avare en concerts symphoniques importants mais se distingue par les soirées de mélodies de Brigitte Fassbaender et d'Edita Gruberova, le récital du pianiste Rudolf Firkusny, un concert du Quatuor LaSalle et, planant au-dessus de tous ces forts esprits, la sagesse amusée de cet inimitable musicien que fut Sándor Végh (1912-1997).

Ses concerts de 1986, dont voici le nectar, sont habités par la grâce. Depuis 1997, nous sommes orphelins de cette humanité, de cette tendresse et de ce sourire que ce Hongrois savait si bien exprimer en musique. Orfeo a déjà notamment à son catalogue de précieux concerts Haydn de Végh à Salzbourg. Le revoici approchant divers compositeurs avec cette vivacité sans brutalité, cette précision jamais maniaque et, partout, ce bonheur, un bonheur irradiant et contagieux rendu dans un disque dont l'importance et l'évidence ne s'expliquent même pas.

Christophe Huss

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CONCERTI D'AMORE

Îuvres de Telemann,

Vivaldi et Graupner. Marcel Ponseele (hautbois d'amour), Il Gardellino. Accent ACC 24151 (distr. Gillmore).

S'il y avait quelque chose comme le «Wayne Gretzky du hautbois baroque», le titre serait sans conteste, et chaque année depuis plus de dix ans, remis à Marcel Ponseele. Cet instrumentiste hors normes est un savant, tant dans le domaine musical que dans celui de l'organologie. Avec son ensemble Il Gardellino, qu'il a fondé en 1988, il enregistre chez Accent et enchaîne les réussites. Après les Concertos pour hautbois baroques, voici Concerti d'amore, dédié à trois instruments disparus après la période baroque: la viole d'amour, le hautbois d'amour et, plus rare encore, la flûte d'amour.

La viole d'amour est un instrument à cordes frottées composé de six ou sept cordes dites «mélodiques» (celles que l'on frotte avec l'archet) et, en dessous, de cinq à sept cordes «sympathiques» en métal, qui vibrent par sympathie, sans que l'instrumentiste les touche. Le hautbois d'amour et la flûte d'amour sont des variantes basses des hautbois et flûtes usuels. Le diapason plus bas confère à ces instruments, surtout populaires en Allemagne à l'époque, une chaleur mise à profit par les compositeurs. Les quatre partitions choisies par Ponseele sont de purs bijoux interprétés avec cette rondeur flamande, cet allant sans crispation et surtout cette gourmandise devant la saveur des timbres, qui trouvent leur expression la plus saisissante dans un Concerto en sol de Christoph Graupner, d'autant plus original qu'il réunit les trois instruments.

C. H.

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OLD FRIENDS LIVE ON STAGE

Simon & Garfunkel

Warner Bros.

On aura beau dire que la carrière solo de Paul Simon est remarquable, que le p'tit gars du Queens a prouvé, tel notre Michel Rivard, sa valeur d'auteur-compositeur-interprète bien au-delà de ses années de gloire avec vous-savez-qui, il n'empêche que je perds tout sens critique lorsque ces voix-là s'entremêlent de nouveau. Garfunkel et sa voix d'ange avec Simon et sa voix à peine moins angélique, osez dire que c'est pas un mariage béni des dieux, non mais sans blague. Quand ces vieux frères là harmonisent, je me répands d'aise. Je me liquéfie. «Nothin' better than two-part harmony», disait Garfunkel lors d'une réunion du duo à l'émission Saturday Night Live. Tu l'as dit, Artie.

Bien sûr que ce spectacle enregistré lors de la tournée-retrouvailles de l'an dernier était destiné à ceux qui se demandent ce qui est arrivé à Ben et Elaine après toutes ces années, bien sûr que ça sent le coup d'argent, bien sûr qu'on aurait pu se contenter des disques existants. N'empêche que je craque en même temps que mon alibi. Je suis trop content qu'ils me fassent America, A Hazy Shade Of Winter et At The Zoo avec les riches arrangements de l'album Bookends: ce n'était jamais arrivé à l'époque de leurs concerts guitare-voix. Je suis trop heureux que Garfunkel ajoute ses savantes quintes et autres neuvièmes à Slip Slidin' Away et American Tune: j'ai toujours pensé que ces chansons de Simon solo auraient convenu idéalement à Simon & Garfunkel. Et je perds mon fromage quand ils refont l'exquise Leaves That Are Green pour la première fois depuis 1967. À la perfection, bon sang de bon sang! Et je me roule par terre quand les Everly Brothers viennent les rejoindre pour un Bye Bye Love à quatre: la boucle ne pouvait être mieux bouclée.

À ceux qui préfèrent leur passé intact et passeront outre à ce conventum, je dis bravo. Rivard l'a dit et chanté: la nostalgie est en effet «une maîtresse inassouvie». Aux autres, aux faibles de mon espèce qui veulent que rien ne finisse jamais, j'offre ce double disque: pour se faire croire que la mort est encore lointaine, c'est parfait. D'autant qu'il y a là-dessus des moments où, j'en jurerais, l'éternité existe.

Sylvain Cormier

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MUSIC FROM AND INSPIRED BY EASY RIDER (DELUXE EDITION)

Artistes divers

Hip-O (Universal)

MUSIC FROM AND INSPIRED BY THE BIG CHILL (DELUXE EDITION)

Artistes divers

Hip-O (Universal)

Ce n'est jamais que du «repackaging», comme on dit dans l'industrie, un nouvel emballage pour nous faire racheter ce que nous avons déjà. Qui n'a pas son Easy Rider en vinyle? Ses deux volumes du Big Chill en cassettes quatre-pistes pour l'auto? Quiconque a un jour vu ces films — sur grand ou petit écran, peu importe — a possédé les chansons qui en composaient les mémorables trames, histoire d'agrémenter son cinéma personnel. Mais bon, le vinyle est passé à la poêle à frire, les cassettes ont perdu leurs hautes fréquences en même temps que nos tignasses leurs couleurs. Les compagnies de disques avaient prévu le coup: nous sommes mûrs pour ces rééditions grand luxe. Vous remarquerez que je ne m'adresse pas ici au téléchargeur aguerri, qui n'écoute plus sa musique que par le truchement de son iPod, mais aux derniers des Mohicans dans mon genre, qui sont encore séduits par l'objet disque.

Ces boîtiers, il faut bien le constater, sont bien chouettes. De véritables écrins, qui s'ouvrent comme des présentoirs de bijoux, révélant livrets et disques au regard ravi. À chaque bande sonore, livrée intégralement (il manquait toujours de place sur les vinyles, à l'époque), on a adjoint un choix de titres complémentaires: un bon échantillonnage de rock psychédélique pour Easy Rider (Seeds, Electric Prunes, Blue Cheer), du Motown en masse pour The Big Chill (Four Tops, Supremes, Jr. Walker & The All-Stars). Autant avoir ça que les ramassis de Time-Life. L'idée est de rester dans l'ambiance et de prolonger le plaisir: même pour celui qui a ces chansons séparément sur les disques originaux, le choix est agréable et les séquences heureuses. Certes, on pourrait graver un CD avec les mêmes titres dans le même ordre. Cela supposerait un effort. Qui épuise rien que d'y penser. L'industrie du disque le sait. Nous, les paresseux, sommes ses ultimes clients. Profitons-en.

S. C.