Concerts - La valse du premier de l'an

Pour la septième fois, Montréal succombera à une tradition finalement assez nouvelle en Amérique du Nord, celle d'un concert «viennois» du 1er janvier, autour du répertoire de valses et de la figure emblématique de Johann Strauss. Ce type de manifestation ne pourrait évidemment avoir d'échos s'il ne prenait racine dans un rituel hautement symbolique, médiatique (un milliard de téléspectateurs) et attendu: le Concert du nouvel an à Vienne.

L'histoire du Concert du nouvel an tel que nous le connaissons est indissociablement liée à celle de l'Orchestre philharmonique de Vienne. C'est en 1873 que Johann Strauss (fils) dirigea pour la première fois le Philharmonique de Vienne, composant d'ailleurs pour le bal de l'Opéra de Vienne cette année-là une valse qui deviendra célèbre, Wiener Blut (Sang viennois). À l'époque, et comme en témoigne une fameuse statue viennoise, Strauss dirigeait l'orchestre sans se départir de son violon.

Quelques mois plus tard, la relation entre le compositeur de musiques de divertissement et l'orchestre «sérieux» de la ville était devenue plus étroite et on organisa un concert dans lequel Strauss put diriger des compositions de son père, de Joseph Lanner, pionnier du genre, et son propre Beau Danube bleu. C'est à l'issue d'une représentation de la Chauve-Souris à la Hofoper de Vienne en 1899 que Strauss tomba malade et succomba.

Cela faisait alors déjà quelque temps que l'orchestre-vedette s'était à nouveau détourné de ce répertoire. Il n'y reviendra en fait qu'en 1921, sous la direction d'Artur Nikisch, le plus célèbre chef du début du XXe siècle; c'était pour l'inauguration du monument commémoratif Strauss dans le Stadtpark de Vienne. Lorsqu'on fêta, en 1925, le centenaire du compositeur, c'est l'autre figure majeure de la direction d'orchestre de l'époque, Felix Weingartner, théoricien de l'interprétation «moderne» des symphonies de Beethoven, qui avait pris de relais de Nikisch. Weingartner dirigea le premier «Concert Strauss» intégral.

En août 1929, Clemens Krauss reprit ce concept de «Concert Strauss», au Festival de Salzbourg. Un mois auparavant il avait gravé un disque 78 tours avec le Philharmonique de Vienne, mais avait été précédé en février par Erich Kleiber (le père de Carlos), à qui on doit le premier enregistrement de la musique de Strauss par les Viennois. Clemens Krauss programma ensuite un concert rituel de cette musique. C'est, étonnamment, à la fin de 1939 que ce rituel s'installa autour de la nouvelle année, même si Krauss dirigea cette année-là son concert un 31 décembre. Un an et un jour plus tard, le 1er janvier 1941, le concert prit sa place définitive dans le calendrier. Josef Krips remplaça Krauss, banni des podiums dans l'immédiat après-guerre. Krauss revint le 1er janvier 1948 jusqu'à sa mort, en 1954.

Les années 1955 à 1979 sont celles de Willy Boskovsky, qui était alors le «Konzertmeister» (premier violon solo) de l'orchestre. Ce choix, contesté au départ, s'avéra judicieux et Willy Boskowsky devint pour toute la planète «Monsieur Concert nouvel an», grâce à la retransmission télévisée annuelle qui devint effective en 1959. Boskovsky était ce «bon papa» rassurant, incarnant parfaitement la «vieille Autriche» associée à ce répertoire. Ironiquement, personne, hormis les spécialistes, ne se souvient aujourd'hui de Clemens Krauss.

Après le retrait de Boskovsky, en 1979, il n'y eut plus de chef titulaire. Dans un premier temps, Lorin Maazel fut le choix des organisateurs, mais cette étoile internationale de la baguette s'enlisa assez vite (1985, 1986!) dans la routine. C'est le 1er janvier 1987 que le Concert du nouvel an redevint un événement, puisque Herbert von Karajan le dirigea pour la seule et unique fois. C'est un millésime inoubliable. Rude tâche pour Claudio Abbado en 1988, car sa prestation passe inaperçue entre Karajan et Carlos Kleiber (1989). Kleiber reviendra en 1992 saper le souvenir d'Abbado II (1991). Zubin Mehta fit une excellente entrée au club des chefs élus en 1990, alors que les apports de Riccardo Muti (1993, 1997, 2000, 2004) ne sont pas majeurs, contrairement à ceux de Nikolaus Harnoncourt (2001 et 2003) et Seiji Ozawa (2002). C'est Lorin Maazel qui s'y recolle en 2005, lui qui était déjà revenu en 1994, en 1996 et en 1999. Le concert sera diffusé sur Espace Musique le 1er janvier à 18h et devrait apparaître en disque dans les 30 jours suivants chez DG.

Le concert montréalais s'inscrit dans une série de concerts organisés depuis dix ans par «Attila Glatz Concert Productions Inc.» de Toronto. Attila Glatz, musicien hongrois émigré au Canada, a réussi cette année à implanter des «Concerts du nouvel an» dans 29 villes d'Amérique du Nord et compte s'étendre en Amérique du Sud et en Australie. Le concert montréalais avec l'Orchestre Strauss de Montréalª comprendra un ténor viennois, une soprano polonaise et des membres des Grands Ballets canadiens; en tout, 75 artistes réunis sur la scène de la salle Wilfrid-Pelletier pour réjouir le public avec des échos de la vieille Europe. L'organisation est en soi assez fascinante et fort bien rodée, puisque chef et solistes se retrouveront le lendemain soir à Chicago avec The Strauss Symphony of Americaª et la Ballet Chicago Studio Company.

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Hommage à Vienne par l'Orchestre Strauss de Montréalª et les danseurs des Grands Ballets canadiens de Montréal, direction: Karl Sollak. Samedi 1er janvier 2004, 14h30 à la Place des Arts. (514) 842-2112.