L'année 2004 des variétés - 4 - Les dix meilleurs spectacles d'ailleurs

Mathieu Chédid, alias -M-, lors de son passage au Spectrum de Montréal.
Photo: Jacques Grenier Mathieu Chédid, alias -M-, lors de son passage au Spectrum de Montréal.

Spectateur comblé, je l'ai été au coeur des Ardennes belges, au fin fond du Métropolis, dans un sous-sol d'église du Plateau et sur le gazon du Vermont. Après quinze ans au Devoir, je n'en reviens toujours pas de ma chance.

1. Brian Wilson Presents Smile à l'Orpheum Theatre de Boston. Ah! Comme il était bon de voir sourire cet homme que la vie a si peu épargné et qui a pourtant donné au monde tant de musique bienfaitrice. Brian était resplendissant, heureux comme un enfant à qui on permet enfin de jouer dans son carré de sable. Sa musique aussi resplendissait, jouée par les fabuleux Wondermints mieux que par mille Beach Boys: enfin, nous entendions ses plus belles chansons telles qu'il les a toujours entendues dans sa tête. Enfin, nous découvrions Smile, son chef-d'oeuvre, miraculeusement parachevé. On a tous pleuré de joie, mais surtout, surtout, on a souri. Sachez que le FIJM travaille à nous amener cet extraordinaire spectacle à Montréal en juillet prochain. Croyez-en nos regards ébahis à la sortie de l'Orpheum: rien n'est impossible.

2. Wanda Jackson au sous-sol de l'église Immaculée-Conception, en vedette du 19e Rockabilly Jam. Incroyable scène. Wanda la pécheresse, la reine du rockabilly, la Fujiyama Mama elle-même en personne dans une salle paroissiale! On s'est pincés, mais elle était bel et bien là, sexagénaire plus que fringante, et elle a servi son répertoire rockabilly — Let's Have A Party, Mean Mean Man — avec le même timbre hargneux qu'au temps où elle sortait avec Elvis, et puis elle a chanté Dieu et nous avons vu la lumière. Jamais la chanteuse du diable et la servante de Dieu n'auront été aussi proches.

3. Bénabar à la Grande Salle du Casino (FrancoFolies de Spa). Des bonds, de bons mots, de sacrées bonnes chansons. Vous le verrez aux prochaines Francos: ce type est une sorte de Trenet sur trampoline, à la fois fortiche meneur de claque et expert manieur de rimes. Avec lui, «on rit, on danse, on s'amuse comme des fous», pour citer Brel. Puisse-t-on lui permettre d'emmener son formidable orchestre.

4. Alain Bashung à la Grande Salle du Casino (FrancoFolies de Spa) et au Métropolis (FrancoFolies de Montréal). Fascinante expérience que ce Bashung jouant à fond la carte du rockeur vieilli, chevelure plus sel que poivre dénonçant son uniforme tout cuir et ses lunettes fumées, quelque part entre Gainsbourg période Gainsbarre et le Gene Vincent déclinant de la fin des années 60, aussi grand guignol que grandiose. Soutenu par un orchestre fort en cordes mélancoliques comme en riffs violents, il a aligné les titres récents et les morceaux d'anthologie, encore et toujours porteur des jeux de mots les plus inspirés du rock à la française, et nous avons été soufflés. Deux fois, dans mon cas.

5. -M- au Spectrum (FrancoFolies de Montréal). On avait un peu oublié que ça pouvait aussi être ça, tout ça, un spectacle de rock. Merci à Mathieu Chédid de nous l'avoir rappelé de si magistrale, de si jouissive façon: oui, tout est possible sur la planète -M-. Et tout est permis à un artiste et à son public pour peu qu'ils s'allient, qu'ils fassent ensemble de ce rendez-vous d'affection réciproque qu'est un spectacle quelque chose d'unique et d'inoubliable. Quelque chose comme un happening.

6. Sweet Harmony Travelling Revue au Shelburne Museum (Vermont). C'était la plus belle soirée de l'été: un dimanche sous les étoiles. C'est là qu'Emmylou Harris et quelques membres de sa famille country-folk-rock s'amenèrent, le temps d'un spectacle où il s'agissait seulement de chanter, de jouer et de vivre en harmonie. Il y avait Gillian Welch avec son compagnon David Rawlings, et Patty Griffin et Buddy Miller, et tout ce beau monde a joué à la chaise musicale pendant deux heures. Emmylou a trop peu chanté à mon goût, mais elle a repris Oh, Sister de Dylan et c'était splendide. Je n'oublierai jamais la salve des rappels: The Weight, puis Turn! Turn! Turn! (à la Byrds!), puis Six Days On The Road. L'Amérique profonde, ce soir-là, c'était la porte à côté.

7. The Funk Brothers sur le site du Festival international de jazz de Montréal. Une heure après le show, je levais encore les bras au ciel en faisant alléluia et me livrais à des steppettes de droite à gauche comme si j'étais vraiment un cousin blanc des Four Tops, aussi exalté que le triomphe du home band de Motown, ces formidables musiciens de studio inconnus au bataillon jusqu'à ce qu'un documentaire les révèle, avait été exaltant. Pensez, les vieux zigues et leurs invités avaient réussi l'impensable en ce dimanche béni des dieux (il n'a même pas plu!): faire chanter et danser Montréal —150 000 personnes, au moins — de Saint-Urbain à de Bleury.

8. Daniel Hélin au Cabaret Music Hall. Nous n'étions pas cinquante au rendez-vous de ce Belge à bonne bouille et au joli bedon, mais il n'a renoncé à rien de son spectacle excessif. Excessif comme dans excessivement féroce (envers le fascisme), comme dans excessivement drôle (quand il esquisse des figures de danse moderne), comme dans excessivement doux (dans ses chansons d'amour), comme dans excessivement excessif (il a récité dix pages de rimes en ir). Hélin est excessif jusqu'à l'inconfort. Excessif jusqu'à ce que le mur entre l'artiste et le public se lézarde et s'écroule. Jusqu'à ce qu'il se passe quelque chose, pour vrai.

9. Brian Auger & Oblivion Express sur la scène blues du Festival international de jazz de Montréal. Auger était sympa et drôle comme un Anglais d'Angleterre quand ils sont sympas et drôles, et il a joué de la B-3 COMME UN DIEU. Oui, avec les majuscules. Déjà champion de l'orgue Hammond dans les années 60, le gaillard était encore meilleur qu'à son meilleur. Formidable machine à tempos syncopés, soliste génialement inspiré, il en imposait à tous. Son groupe tenait tout juste la route, mais c'était sans importance: quand Auger a repris Season Of The Witch, vrai comme je vous le dis, j'ai lévité. Au poids que j'ai, ça donne une idée de l'état de grâce.

10. Serge Lama au Gesù. L'occasion était belle, la proximité effarante, la démonstration admirable. Avec rien d'autre qu'un accordéoniste pour faire l'orchestre, Lama a donné une formidable leçon de ce qu'il faut bien appeler l'art d'interpréter. Voilà l'artiste populaire dans toute sa noblesse, me disais-je à la sortie, ravi, ému, content, et pas qu'un brin impressionné. L'intention, l'exécution, le résultat: tout s'accordait. Qu'il s'agisse des refrains égrillards, des vignettes douces-amères ou des succès emblématiques, Lama aura été serviteur et maître tout à la fois.