Les dix meilleurs disques classiques de l'année

Plus subjectif que ça, c'est impossible. Évidemment, un tel palmarès reflète forcément pour une large partie les goûts de celui qui l'établit. J'aurais sans doute eu du mal à intégrer un disque de musique d'orgue de Max Reger, fût-il génial, le volume 14 de la musique pour piano à tangentes de Carl Philip Emanuel Bach ou l'intégrale de la musique de chambre de Brian Ferneyhough. Mais la vie est ainsi faite. Voici donc au moins dix parutions qui ont marqué 2004 et qui ne risqueront pas de vous décevoir.

1. Dvorák: Mélodies. Bernarda Fink (Harmonia Mundi). 2004 a été l'«année Dvorák» et aucun autre disque du centenaire n'a été une révélation semblable à celui-ci: des mélodies largement ignorées et pourtant aussi saisissantes que les plus beaux lieder de Schubert, Schumann et Brahms, par une interprète discrète et sobre. Ce disque distille le rêve, la tendresse, la douceur. Bernarda Fink brosse des scènes théâtrales miniatures avec un tact parfait et un charme qui fait fondre les coeurs.

2. Mahler: Symphonies nos 3 et 9. Riccardo Chailly (Decca). Je triche puisque j'englobe deux parutions en une. Mais, assurément, les deux symphonies que Riccardo Chailly nous devait pour parachever son cycle Mahler couronnent cette intégrale d'éclatante manière. Celui dont on avait accueilli avec incrédulité l'arrivée à la tête de l'Orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam quitte cet orchestre en l'ayant fait grandir. Il a lui-même acquis une maturité et une aura sans grands équivalents sur la scène musicale. Ces disques sont aussi le témoignage d'une quintessence de l'art orchestral.

3. Haydn: Les Saisons. René Jacobs (Harmonia Mundi). Une année faste pour Harmonia Mundi et un coffret somptueusement présenté, glorieusement enregistré, qui révolutionne notre perception d'une oeuvre majeure du répertoire choral. Jacobs débusque les ressources picturales de chaque timbre instrumental, la théâtralité de chaque parole. Le chef a lui aussi connu une année glorieuse avec une version importante des Noces de Figaro qui, sans la performance décevante de Véronique Gens, dominerait une discographie huppée.

4. Venezia Stravagantissima. Skip Sempé (Alpha). Faut-il répéter qu'Alpha est la plus belle étiquette de disque du monde? Une présentation somptueuse, une iconographie choisie, une introduction originale aux oeuvres, une prise de son superlative et des artistes à l'avenant. Avec ce disque, le claveciniste et chef Skip Sempé nous transporte dans un autre temps avec une verve contagieuse. Violons Renaissance, violes, flûtes à bec, cornets, sacqueboutes, luths, harpes, clavecins, virginales, orgues, régales et percussions s'enivrent des rythmes de l'étonnant Giorgio Mainero. Les plages nos 5, 6 et 11 méritent d'être passées en boucle.

5. Bach: Le Clavier bien tempéré, livre 1. Till Fellner (ECM). Je n'y peux rien, j'ai un grand faible pour ce disque. Même si je sais pertinemment que d'autres ont davantage faire rebondir les fugues, je n'arrive pas à me départir de l'impression durable que me laissent les préludes dans lesquels Till Fellner parvient à créer des mondes oniriques, à flotter dans un espace intemporel. Il se passe quelque chose de très particulier sur ces deux CD.

6. Berlioz: Les Troyens. John Eliot Gardiner (DVD BBC-Opus Arte). Grande première: le meilleur opéra de l'année est un DVD, une représentation donnée au Théâtre du Châtelet à Paris en 2003 sous la direction extrêmement animée de John Eliot Gardiner et par une distribution cohérente, à taille humaine, menée par Susan Graham (Didon), Anna Caterina Antonacci (Cassandre) et Gregory Kunde (Énée). Tant la qualité vidéo que le son multicanal sont à la fine pointe de la technique. Un documentaire nous explique la partition et les partis pris de la représentation. Ce produit parfait nous rappelle aussi la grandeur du génie berliozien.

7. Schulhoff: Musique de chambre. Quatuors Prazak et Kocian (Praga). Cinq pièces pour quatuor à cordes renversantes amorcent un disque comprenant également un concertino pour flûte, alto et contrebasse, un duo pour violon et violoncelle et un sextuor. Il nous rappelle la singularité du génie de ce compositeur tchèque mort au camp d'Auschwitz en 1942. Singulier, viscéral, corrosif, maître rythmicien, Schulhoff, dans ces partitions de 1924 et 1925, est aussi à l'écoute de son siècle comme en témoigne le concertino, aux reflets tantôt debussystes, tantôt stravinskiens.

8. Rautavaara: Symphonie n° 8, Concerto pour violon. Kuusisto-Vänskä (Bis). Et la création contemporaine? La voilà, à son meilleur, avec le «musicien des anges», le Finlandais Einojuhanni Rautavaara. Consécration: c'est déjà le second enregistrement de ces compositions récentes (le concerto sera d'ailleurs joué à Ottawa début janvier). Les interprètes ont une approche raffinée et patiente, avec des jeux magiques de sonorités dans le concerto. Dans la symphonie Le Voyage, Vänskä nous entraîne dans des mondes étranges avec des pianissimos impalpables.

9. Primavera. Suzie LeBlanc (soprano), Daniel Taylor (contre-ténor), Les Voix humaines (ATMA). Ce «bouquet musical» composé par Susie Napper autour d'oeuvres de Claude Le Jeune, Luzzasco Luzzaschi, Marin Marais et Étienne Moulinié est à mes yeux le disque classique québécois le plus attachant de l'année. Ce «parcours musical» évite la banale succession de plages d'un disque lambda au profit d'un continuum sonore. L'enchaînement vers Gather Ye Rosebuds de William Lawes est un moment de grâce pure qui ne s'oublie pas.

10. Elgar: Concerto pour violon. Hahn-Davis (DG). Imaginez la pureté la plus absolue, une dentelle blanche, l'émerveillement que provoque l'évidence. L'art de la jeune violoniste Hilary Hahn est si abouti qu'il donne la sensation de la simplicité. Sans y toucher, elle renouvelle la discographie du concerto d'Elgar. Il n'y a pas plus beau disque de violon cette année.