L'année 2004 des variétés - 3 - Les dix meilleurs spectacles d'ici

Richard Desjardins s’est amusé ferme lors de sa tournée Kanasuta.
Photo: Jacques Grenier Richard Desjardins s’est amusé ferme lors de sa tournée Kanasuta.

Eh! non, je n'étais pas au Lion d'Or le soir où Fred Fortin réinventa le monde (ni au Spectrum pour la supplémentaire), pas plus que j'ai assisté à la première de Lynda Lemay (par choix, dans ce cas-là). C'est ainsi. J'ai été où j'ai été. Et j'ai été au moins dix fois le plus heureux des hommes.

1. Richard Desjardins & Kanasuta au théâtre du Vieux-Terrebonne et au Spectrum. Oh! la beauté! L'indicible beauté de ces chansons ainsi réarrangées, ainsi magnifiées. Oh! la suprême qualité d'écoute de ces musiciens, d'un synchronisme absolument inouï malgré la part laissée à l'improvisation. Oh! tout cet univers sous les doigts de Desjardins, qui n'a jamais mieux joué, presque Gershwin dans cette manière qu'il a de passer du classique au blues et du jazz à la chanson pour exprimer l'inexprimable. Un sommet? Oh que oui.

2. Le spectacle 10e anniversaire du Réseau québécois des ami(e)s des Beatles au Petit Campus. Ma grosse journée de l'année. Réquisitionné par James Brown au Métropolis, je n'ai assisté qu'à la répétition. Deux heures de bonheur. Sur scène, en demi-cercle, il y avait Pascal Dufour, Matt Laurent, Marc Déry, Gilles Valiquette, Bruce Huard (oui, le Bruce des Sultans!) et Francine Raymond. Derrière eux, Gilles Chartier, collectionneur et musicien. Chacun avait préparé trois ou quatre chansons des Beatles. À chaque premier essai en groupe, c'était ahurissant, tout tombait en place. Et puis, Bruce a chanté la ballade Till There Was You, et c'était beau comme ça se peut pas.

3. Les Triplettes de Belleville au Spectrum (Festival international de jazz de Montréal). On aurait dit les Champs-Élysées à la dernière étape du Tour de France. Du monde partout. Le MC Alexis Martin a présenté «le plus bel orchestre de l'Ancien et du Nouveau Monde», les cuivres ont pétaradé, la batterie et les percus ont asséné une combinaison jab-uppercut, Betty Bonifassi a surgi de nulle part, vision sulfureuse et jubilatoire, Charles Linton était impérial comme le sont les ténors et le maestro Ben Charest a mené son orchestre comme il manie sa guitare. Une heure dix de spectacle, entracte en moins. Trop court? Depuis quand un orgasme d'une heure dix est-il trop court?

4. «Jacques Michel en rappel» à la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA (FrancoFolies de Montréal). Dix-sept ans d'hiatus ou pas, soixantaine ou pas, Jacques Michel a saisi à bouts de bras l'occasion que lui fournissait le festival et il a été incroyablement intense, absolument pertinent, allumé jusqu'à l'exaltation, pro à l'os, aussi fort en voix qu'on l'espérait. Rien n'était concession lors de cette soirée sans lendemain: les chansons étaient soigneusement choisies, méticuleusement arrangées, rigoureusement agencées. L'homme est revenu et reparti tête haute. Nous le saluons bien bas.

5. Fred Pellerin au Lion d'Or. Ce prodigieux nouveau spectacle a confirmé l'impression laissée l'an dernier par le tout aussi prodigieux spectacle précédent, à savoir que Fred est d'une lignée d'exception, grand parmi les grands monologuistes de l'univers connu. Tel Sol, tel Deschamps, tel Devos, Fred Pellerin a une langue à lui, une galerie de personnages aussi truculents qu'authentiques, une capacité d'improvisation infinie, une extrême dextérité dans le maniement de l'absurde et de la fabulation, un sens aigu du détail et surtout, surtout, le coeur à la bonne place. Et toute la vie devant lui.

6. Pierre Lapointe au Corona. Plus besoin de jouer l'arrogant lorsqu'on a des chansons de la qualité des siennes. Pour la première fois de sa courte carrière, Lapointe semblait avoir compris que sa musique parle pour lui. Dans ce décor figurant une forêt givrée, le chanteur tout de blanc vêtu donnait l'impression d'une page blanche dans le palais de glace de Jivago. Aux chansons seules revenait la palette de couleurs, extraordinairement riche. Il en résultait certes un spectacle un peu distant, un brin formel, mais qui avait l'avantage de la sincérité. Le meilleur, évidemment, reste à venir.

7. Ginette au Cabaret Music Hall. Cette Gaspésienne d'adoption, cette drôle de granole moderne qui élève des chèvres quand elle ne chante pas ses drôles d'airs, est passablement irrésistible. Il y a le personnage, chapeau cloche et manteau à petits carrés blancs et noirs, les ballerines. Il y a la musique, idéalement assortie, composant autour de cette marguerite souriante, artiste en pleine éclosion, un véritable écosystème. Les chansons de son seul album ne suffisaient pas tout à fait à la tâche, d'où les trop nombreuses reprises, mais la soirée était trop charmante pour s'en formaliser.

8. Pierre Flynn en solo au Cabaret Music Hall. La dernière fois, Flynn avait occupé pour la première fois le centre de sa propre scène, se libérant du piano et chantant debout. Étape préalable, avions-nous compris: restait l'affranchissement du répertoire. Délestées de leurs arrangements gravés pour l'éternité sur disque, les chansons se sont levées à leur tour, fières et libres. Et leur créateur en était transfiguré. Jamais avait-on ressenti d'aussi près ce que cet homme ressent, jamais avait-on plongé aussi résolument au coeur vivant des textes, jamais avait-on même soupçonné que ces mélodies en avaient autant dans le ventre. Révélation.

9. Nicola Ciccone au Saint-Denis. Qu'ai-je tant aimé? Ce bon sourire qui respire l'honnêteté? Cet air bonhomme, ce charme sans effort d'Italo-Québécois conscient de ses atouts mais pas trop? Cette manière désarmante de gros bon sens qu'il a de parler de sujets graves — mendicité, désespoir, abandon, injustice? Cette impression qu'il donne de dire très exactement le fond de sa pensée, même si ce fond de pensée rejoint le fond de pensée d'à peu près tout son auditoire? C'est peut-être là son grand truc: l'empathie. L'empathie comme centre de gravité. On en jurerait: ce type ressent ce qu'on ressent. Son je est un nous.

10. Richard Séguin au Monument-National. Cet admirable spectacle solo acoustique intitulé Murmures, moitié chansons, moitié storytelling, n'était pas pour autant une rencontre intimiste. Je reconnaissais bien là mon Richard, celui dont je n'ai jamais oublié l'impact quasi héroïque dans le formidable spectacle de l'album Journée d'Amérique. Ce Séguin-là assume qu'il n'est pas tout à fait à hauteur d'homme, et il est en cela capable d'être magnifique, sans gêne. Regard plus pur que pur. Sourire plus large que large. Tel Springsteen, une sorte d'idéal de l'homme ordinaire. Ordinaire comme on voudrait l'être: épris de justice, militant, citoyen. Nous ne l'aimerions pas autrement. Autrement, il ne nous donnerait pas autant le goût d'un monde meilleur.