Milot-Tétreault: la judicieuse créativité

Le projet nous interroge sur l’expérience de concert et la place de la vidéo dans le spectacle vivant.
Photo: Le FAR Le projet nous interroge sur l’expérience de concert et la place de la vidéo dans le spectacle vivant.

Le convaincant projet Transfiguration nous est arrivé récemment en CD. Le voilà sous forme de « concert-expérience » mettant en scène la harpiste Valérie Milot et le violoncelliste Stéphane Tétreault dans un environnement numérique cinématographique.

L’« expérience totale », c’est-à-dire visuelle et auditive, proposée au spectateur débutait mercredi un peu tardivement : 21 heures, le temps, probablement, d’obscurcir les vitraux de la salle Bourgie pour assurer une pénombre adéquate.

Le projet est courageux et important pour les deux artistes qui comptent parcourir le pays avec Transfiguration cet été. Il nous interroge aussi, en tant que spectateurs, sur l’expérience de concert et la place, désormais, de la vidéo dans le spectacle vivant, qui est loin d’avoir repris du poil de la bête et d’avoir retrouvé son public d’antan. Plusieurs spectacles cette semaine pratiquaient des ristournes de dernière minute allant jusqu’à 50 %. Tout au contraire, habilement promus, Milot et Tétreault avaient réussi à faire de la première de leur spectacle l’événement mondain classique de la décennie dans la métropole.

Musique de notre temps

 

Le contenu et le parcours musical de Transfiguration sont connus à travers le CD et ont été commentés dans ces colonnes en fin de semaine dernière. Il s’agit de créations de notre temps, accessibles, avec chacune des caractéristiques. Caroline Lizotte et Kelly-Marie Murphy s’appuient sur un folklore, mais la première, d’Écosse, davantage centrée sur la harpe et la seconde, plus balkanique, propulsée par le violoncelle. Alexandre Grogg s’intéresse à la reprise de musiques du passé. Ses cygnes sont ceux de Gibbons (Le cygne d’Argent), Sibelius (Le cygne de Tuonela), Barber (Un cygne) et Saint-Saëns, alors que sa Folia part dans tous les sens et genres, y compris le jazz.

Afin de cadrer plus classiquement le propos, l’ordre des pièces est modifié dans le concert par rapport au disque. C’est Double-Monologue de François Vallière qui ouvre la soirée. Il s’agit d’un pastiche d’une société dominée par les réseaux sociaux, où deux personnes « dialoguent » sans considérer les propos de l’autre.

Cette expression musicale sans paroles est aussi celle de Marjan Mozetich. Son Sentiment transfiguré est un décalque instrumental frappant de Madame Butterfly.

 

Dans la mise en forme du concert, une bande sonore permet de faire le lien entre les pièces en donnant un contexte poétique à chaque œuvre. On s’affranchit ainsi aussi habilement du programme imprimé, puisque le cadre des compositions est brossé tout en s’inscrivant dans une esthétique visuelle globale.

Qui accompagne qui ?

Le but de la version concert de Transfiguration est qu’« à travers une mise en scène où la musique se retrouve transformée par le biais d’images projetées, la relation entre les deux musiciens évolue jusqu’à la transfiguration finale ». Traduction : les musiciens se déplacent et se rapprochent au gré des œuvres pour finir dans un cercle illuminé dans la partition de Murphy, la plus charnelle.

Le parcours musical du concert fait vraiment sens, le seul hiatus étant les inévitables mais logiques applaudissements entre les compositions. C’est normal de ne pas y couper, car les partitions ont leurs émotions et univers propres mais en même temps on serait curieux de voir ce que donnerait un périple fluide du début à la fin.

Évidemment on se demande immanquablement si les images projetées sur ce dispositif multiécrans très étudié accompagnent la musique ou si la musique accompagne les images. La question se pose moins chez Mozetich ou dans La Folia de Grogg que chez Vallières ou Lizotte.

 

Cela dit, la soirée est à marquer d’une pierre blanche : la judicieuse créativité de Valérie Milot et Stéphane Tétreault et toute leur équipe mérite d’être saluée avec un respect infini. Ces artistes se sont tous posé de bonnes questions en termes de répertoire, du format du concert, du « rituel du concert » et de l’intégration de la technologie au service du message musical. Questions pertinentes et réponses avisées dont beaucoup visent très juste du premier coup.  

Transfiguration

François Vallières : Double-Monologue. Alexandre Grogg : Trois variations sur La Folia. Caroline Lizotte : Close for Couloir, op. 48. Marjan Mozetich : Sentiment transfiguré. Alexandre Grogg : D’un cygne à l’autre. Kelly-Marie Murphy : Si veriash a la rana. Rappel : Gentle Giant, arr. François Vallières : Cogs in Cogs (Totally Out Of The Woods). Valérie Milot (harpe), Stéphane Tétreault (violoncelle). Salle Bourgie, mercredi 25 mai. Reprise ce soir et cet été en tournée.

À voir en vidéo