Le FIMAV retrouve ses airs bruyants

Le trip Mopcut s’est produit vendredi soir au Colisée de Victoriaville.
Martin Morissette Le trip Mopcut s’est produit vendredi soir au Colisée de Victoriaville.

Après une édition annulée et une suivante amputée, le Festival international de musique actuelle de Victoriaville retrouvait ses airs, son public et ses invités internationaux, pour une 38e édition qui se terminera dimanche soir. Seule fausse note, le désistement de dernière minute de l’orchestre ukrainien Dakh Daughters, dont le concert avait été programmé en ouverture jeudi dernier, puis déplacé le vendredi, et enfin annulé.

« Une des artistes du groupe a connu des problèmes avec l’obtention de son visa », a indiqué au Devoir Jordie Vézina Levasseur, directrice des communications du FIMAV. « En même temps, les problèmes de santé d’un proche ont rajouté de la pression sur la musicienne, et c’est sans compter l’inquiétude à propos de la guerre chez elle. Nous avons dû nous rendre à la conclusion que nous devions annuler le concert », dit-elle en ajoutant que ce n’est que partie remise… pour une troisième fois : « Elles étaient à l’affiche de l’édition 2020 qui a été annulée en raison de la pandémie, nous espérions les recevoir en 2021 aussi. » Un projet parallèle à celui des Daughters, DakhaBrakha, doit se produire au Festival d’été de Québec le 15 juillet prochain.

Ami du festival, le compositeur, improvisateur et contrebassiste free-jazz William Parker a remplacé à pied levé l’orchestre féminin, au plaisir des habitués du festival, qui ne déplore aucune autre annulation. La billetterie du festival, en revanche, accusera encore les contrecoups de la pandémie, confirme Vézina Levasseur.

« Lorsqu’on a mis en vente les passeports du festival, on anticipait déjà une baisse de l’achalandage d’environ 25 % en raison de la pandémie et des difficultés de voyager qui viennent avec, et c’est ce qu’on ressent – autant des spectateurs internationaux que Canadiens. » Le FIMAV prévoit ainsi atteindre plus de 3000 spectateurs payants, et plus de 12 000 visiteurs au circuit des installations sonores au centre-ville de Victoriaville.

Place à la musique

« On n’est plus habitués aux concerts de minuit, hein ? », a lancé Michel Levasseur, directeur et fondateur du festival, au moment de présenter la performance du trio Mopcut dans la plus petite des deux salles du Colisée. L’année dernière, le FIMAV avait bricolé une édition minceur avec les musiciens de la scène québécoise. « Le dernier concert de la journée débutait à 19 h 30 ; à 21 h 30 maximum, tout le monde se sauvait chez eux avant la tombée du couvre-feu… »

Personne n’a eu envie de quitter la captivante performance de ce trio qui, sur papier, s’annonçait plus brutale que ce que nous avons entendu et grandement apprécié. Certes capables de s’emporter, nous retiendrons surtout les passages plus atmosphériques, minutieusement exécutés, du trio composé de la chanteuse Audrey Chen, du guitariste électrique Julien Desprez et du batteur Luka König.

Chacun, à sa manière, utilise des synthétiseurs ou des pédales d’effets ; Chen possède une voix aux mille personnalités, tantôt mélodieuse, plus souvent menaçante. Desprez extrait de son instrument des sonorités étonnantes, se contentant moins de jouer des notes que de superposer des couches de sons, rappelant le travail textural d’un Christian Fennesz. Le plus spectaculaire demeure König, qui joue souvent d’une seule main, la seconde lui servant à manipuler son synthétiseur en temps réel. Le temps d’une première improvisation d’une quarantaine de minutes, Mopcut a transporté le public de Victo.

À 22 h, dans la grande salle du Colisée, le compositeur et guitariste René Lussier présentait, avec son orchestre, la création de Au diable vert, nouvelle œuvre de huit mouvements composée durant la pandémie. Du pur Lussier, ludique et rigoureux, synthèse de ses amours musicales, pour le free-jazz, le rock, les musiques d’Europe de l’Est, la musique pour enfants, en plein cœur de la performance, on aurait pu croire qu’il a passé son confinement en réécoutant de vieux épisodes des Simpsons tant une de ses compositions semblait réinterpréter en le thème après avoir mis ses notes dans le désordre.

La beauté d’Au diable vert reposait beaucoup sur la composition de l’orchestre. L’accordéon (Luzio Altobelli), la section de cuivres (avec Julie Houle au tuba), le marimba (Marton Maderspach, qui secondait aussi Robbie Kuster à la batterie), le violon (Alissa Cheung du Quatuor Bozzini) et bien sûr Lussier aux guitares. Des timbres éclatants, des couleurs contrastées qui expriment avec justesse la partition dynamique du vétéran qui, s’est plu à rappeler Michel Levasseur en lever de rideau, était de la toute première édition du FIMAV.

Toute autre ambiance en début de soirée au Carré 150 avec le quartet Pavees Dance dirigé par le compositeur, batteur, chanteur et bout en train Sean Noonan. Un jazz-rock souvent très pesant et aux harmonies intrigantes, pas nécessairement original dans ce genre assez fluide, mais livré par d’experts musiciens : Jamaaladeen Tacuma à la basse (collaborateur d’Ornette Coleman, pour ne nommer que lui), la guitariste électrique Ava Mendoza – époustouflante ! — et nul autre que Malcom Mooney, chanteur original du groupe rock kosmiche CAN qui, passé ses 75 ans, possède toujours une voix fringante. Noonan joue autant la batterie que le chef d’orchestre, chante volontairement faux et fait des blagues tout au long de ce concert qui a démoli l’image austère que le grand public pourrait se faire des musiques actuelles.

La 38e édition du FIMAV se poursuit ce soir et demain avec la performance attendue de la compositrice et guitariste américaine Mary Halvorson et les deux concerts mettant en vedette le saxophoniste et compositeur suédois Mats Gustafsson, une première fois ce soir en trio avec David Grubbs (guitare) et Rob Mazurek (trompette, synthétiseurs), puis dimanche en duo avec un autre athlète du saxophone, Colin Stetson.

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