L'année 2004 des variétés - 2 - Les dix meilleurs disques d'ailleurs

Combien ai-je écouté d'albums sur les milliers parus dans le monde en 2004? Le vingtième? Moins que ça. De mon petit échantillonnage absolument pas représentatif, j'ai dégagé une infime dizaine d'élus. Et encore, parce qu'il le fallait: le Brian Wilson suffirait à mon bonheur. C'est le seul disque que j'écoute chaque semaine depuis sa parution. On appelle ça un mariage.

1. Brian Wilson Presents Smile, Brian Wilson. Le miracle. Brian Wilson a parachevé son chef-d'oeuvre 37 ans après l'avoir laissé à l'état fragmentaire, écrasé par les Beatles et leur Sgt. Pepper's, miné par les drogues et la maladie mentale, découragé par les autres Beach Boys qui voulaient d'autres tounes de char plutôt que cette ambitieuse fresque embrassant cent ans de musique américaine. Enfin entouré de gens qui ne veulent que son bien (les extraordinaires Wondermints), Brian a repris le travail, retrouvé ses moyens et créé une oeuvre cohérente, originale, intemporelle et absolument géniale. Il y a donc un Dieu?

2. Van Lear Rose, Loretta Lynn. La sexagénaire princesse du country a rencontré Jack White, jeune fendant du groupe rock de garage The White Stripes, et voici le résultat: l'album roots'n'roll de l'année. Preuve que le rock n'a jamais été que du country amplifié: ce sont ses chansons à elle, ses histoires de famille, son hoe-down hillbilly, ses ballades de l'Amérique profonde, que le blanc-bec de Detroit grossit de riffs de guitare primaires et malpropres. Et c'est elle qui, saisissant l'occasion, se lâche lousse et montre à ceux qui ne le savaient pas déjà qu'elle a cent fois plus de chien que toutes les Courtney Love de la planète rock. Have mercy!

3. Kensington Square, Vincent Delerm. Se lasse-t-on? Pas moi. Pas encore. Je sais, les mélodies révèlent ici leurs limites plus crûment que sur l'éponyme premier disque, malgré la réalisation plus que soignée et les arrangements de cordes et de cuivres plus que somptueux de Cyrille Wambergue. Je sais, Vincent Delerm a le registre vocal plus étroit que les hanches de Marie Laforêt. M'en fiche parce que j'aime trop comment ce type écrit. Cette manière hyper-référentielle qu'il a de décrire les petits riens et les grands drames de la vie, je m'en nourris à la petite cuiller.

4. Couche-tard et lève-tôt, Bénabar. Pour rattraper le temps perdu, on nous a concocté cet album hybride qui contient huit titres du Bénabar éponyme de 2001 et sept de l'album suivant, Les Risques du métier, paru en 2003. Rentabilité ou pas, c'est un pis-aller: même si tout le disque est brillant, pétillant et bien souvent marrant à mourir, on ne peut pas reconnaître qu'il lui manque autant d'autres chansons tout aussi brillantes, pétillantes et marrantes à mourir. Frustrant, mais néanmoins bienvenu.

5. Qui de nous deux?, -M-. Album au titre ambigu et voulu comme tel: qui, de Mathieu Chédid ou de son alter ego bédéesque, nous chante ces airs à la fois irrésistiblement dansants et finement ficelés? Arrangements acoustiques qui n'empêchent pas le funk, sensibilité qui perce la surface ludique, on n'en est pas encore à l'épanchement, mais il est bon de sentir l'humain poindre dans cet univers fantastique. Ce disque est encore le plus chouette terrain de jeu qui soit, mais -M- n'est plus seul dedans.

6. Get Away From Me, Nellie McKay. Imaginez Doris Day cannibale. Ou Randy Newman avec la frimousse de Hayley Mills dans Pollyanna. Imaginez la cousine new-yorkaise pas fine de Norah Jones. Nellie McKay, du haut de ses 19 ans, n'est pas reposante: délicatement jazz un instant, dangereusement hip-hop l'instant d'ensuite, tout aussi capable de morceaux d'anthologie de futures comédies musicales que de disco-lounge au second degré, cette fille est insaisissable. Et irrépressible. Et pas qu'à moitié irrésistible. Ma découverte de l'année.

7. Afternoon, Eleni Mandell. Pratiquant un country & western minimaliste à la manière d'une chanteuse de jazz perdue dans un film noir avec Robert Mitchum, arborant un minois faussement ingénu qui rappelle la princesse Leia de Star Wars, fan éperdue de Tom Waits et de Tammy Wynette, ne souhaitant rien d'autre que raconter des histoires qui témoignent de sa «saine obsession de l'amour, de la mort et du sexe», comme elle l'avouait en ces pages avant son passage au FIJM, Eleni Mandell est de cette sorte d'artistes qui chérissent leur marginalité. Passer l'Afternoon avec elle est un risque, mais un risque fichtrement intéressant.

8. Robinella & The CCStringband, Robinella & The CCStringband. Robiqui? Robiquoi? Balisons. Du Robinella, cela provient du Tennessee et cela se situe quelque part entre le bluegrass délicat d'Alison Krauss & Union Station, le swing jazz délicat du Susie Arioli Swing Band et le country-folk délicat de Dolly Parton. Notez le mot clé: délicat. Il y a chez cette fille une force tranquille, un talent patent, une patte aux contours déjà bien définis, une belle fermeté dans la... délicatesse. Je fais jouer exprès le mot clé dans la serrure. Des fois que votre porte s'ouvrirait.

9. The Crickets And Their Buddies, artistes divers. Après l'écrasement d'avion qui leur tua le copain et chanteur Buddy Holly, les Crickets survivants persévérèrent, non sans succès, et poursuivent à ce jour une carrière certes modeste mais du meilleur goût. Et comme tout le monde veut être leur Buddy, ils revisitent de temps à autre leur vieux répertoire avec plaisir et en belle compagnie: cette fois-ci, ce sont les John Prine, Graham Nash (ex-Hollies!), Bobby Vee, Johnny Rivers et autres Eric Clapton qui s'offrent les refrains hoquetants du regretté binoclard de Lubbock, Texas. Tous en choeur: «A love that's real does not fade away... »

10. Around The Sun, R.E.M. On ne retrouve pas la bande à Michael Stipe comme sa paire de savates préférée, même si cet énième album ramène au bercail le ton lancinant, les pickings de guitare hérités des Byrds, les mélodies magnifiquement simples, bref, tout ce qui fait la force du groupe d'Athens, Georgia. En vérité, ce qu'on retrouve, c'est surtout une douleur. Une terrible mélancolie. Une tristesse aussi imbuvable que le monde où on vit. R.E.M. nous y confronte et c'est bien. Ma thérapie de l'année.
1 commentaire
  • Robert Leger - Inscrit 26 décembre 2004 09 h 07

    et Mark Knopfler?

    Insoutenable légèreté du chroniqueur...
    c'est bien beau ce palmarès mais comment ce fidèle fan d'Elvis peut-il expliquer l'absence sur ce palmarès de la plus belle chanson parue en 2004 "Back to Tupelo" (sur l'album Shangri-La de Mark Knopfler)?

    Bonne année quand même, ingrat!

    Robert Léger