Musique classique - Histoires de Nativité

Weinachtshistorie, l’«Histoire de la Nativité» est le titre du plus intéressant disque de musique classique de Noël paru en 2004. C’est le chef allemand Konrad Junghänel qui nous révèle cette oeuvre de Johann Rosenmüller (1619-84). La parution est originale et révélatrice puisque la partition, redécouverte en 1999 à Berlin, était une sorte de chaînon manquant dans l’évolution de la musique sacrée dans l’Allemagne du XVIIe siècle.

Des générations précédant Johann Rosenmüller se détache le nom de Michael Praetorius (1571-1621). Le nom de Praetorius est très largement connu, aujourd’hui encore, dans les pays germaniques, car il est l’auteur d’un célèbre chant de Noël, Es ist ein Ros entsprungen (Une rose a éclos). Praetorius, fils de pasteur, est un grand nom de la musique sacrée au tournant du XVIIe siècle. Il est celui qui expose l’austère musique luthérienne aux influences de l’Italie «afin que, partout dans notre patrie, la Germanie, la musique noble devienne de plus en plus florissante et parvienne à un niveau d’épanouissement et d’assimilation maximal». C’est Praetorius qui fusionne la tradition du choral protestant et le style concertant italien.
Comme la peinture, comme l’architecture, la musique peut alors s’ouvrir à l’exubérance, aux affects et aux contrastes. Les instruments se mêlent aux voix et Praetorius utilise cette richesse pour célébrer la joie de la Nativité. Sa forme de prédilection est le motet ou le «concerto choral», voire, selon sa dénomination, des «concerts solennels de paix et de joie» en marge desquels il laisse d’importants traités. La musique de Praetorius est bien documentée au disque.
Rosenmüller poursuit la voie ouverte par Praetorius. Lui aussi est tenté par l’Italie et son séjour, au cours de l’hiver 1645-46, l’encourage à apporter encore plus de couleurs. L’idée de Rosenmüller dans l’oeuvre enregistrée par Junghänel a été de mettre en musique non pas un choral luthérien, mais le second chapitre de l’Évangile selon Saint-Luc, avec un soliste ténor incarnant l’évangéliste, une soprano incarnant l’ange et un choeur incarnant la foule. Si la durée est brève (8 minutes), la forme ouvre la voie à des développements intéressants, ne serait-ce que par la présence d’un évangéliste.
En effet il était communément admis qu’au milieu du XVIIe siècle, en 1660, Heinrich Schütz avait inventé un nouveau type de récit musical. Sa Geburth Christi, in stilo recitativo fut en fait le fondement d’un «work in progress» qui aboutit en 1664 au chef-d’oeuvre d’un compositeur de 79 ans: l’oratorio Historia der freuden- und gnadenreichen Geburth Gottes und Marien Sohnes, Jesus Christi, en bref, l’Histoire de la Nativité. Schütz ne connaît pas le travail de Rosenmüller, puisqu’il écrit en préface de son Historia qu’aucune oeuvre semblable n’a été publiée en Allemagne auparavant.
Schütz et Rosenmüller exploitent tout ce que la polyphonie italienne a pu apporter à la musique sacrée allemande et développent un langage plus évolué dans le traitement du verbe et de sa représentation musicale. C’est là évidemment un chemin qui mène directement à Bach. L’Histoire de la Nativité de Schütz est le premier exemple développé d’oratorio autour du thème de la Nativité. Il s’articule, autour du récit de l’évangéliste, en huit intermèdes à l’instrumentation développée faisant intervenir des anges, des bergers, des grands prêtres et même Hérode. Ces interventions rythment une action encadrée par deux choeurs (le premier a, hélas, été perdu). La Weinachshistorie de Schütz vient de recevoir, chez Zig Zag Territoires (distribution SRI) une nouvelle interprétation par l’ensemble Akadêmia, merveilleuse sur le plan vocal, mais fade instrumentalement, qui ne remet pas en cause la suprématie de gravures antérieures, telle celle de Paul
McCreech chez Archiv.
Il restera aux compositeurs du XVIIIe siècle à travailler sur ce terreau. Ils introduiront le piétisme et chercheront à dépeindre le sentiment du chrétien par rapport à l’histoire qui leur est narrée. Pour ceux qui cherchent un répertoire de cette époque , une autre parution récente, un «Oratorio de Noël» (en fait un cycle de trois cantates pour les trois jours de Noël) composé en 1728 par Heinrich Stölzel, représente le meilleurs choix. Mais c’est évidemment Bach qui en tirera le meilleur parti, mêlant les inventions de Schütz et les préoccupations de son siècle dans son Oratorio de Noël. Cela, c’est évidemment une autre histoire.

À écouter
Praetorius: Musiques de Noël par le Hassler Consort (MDG), l’ensemble Viva Voce (BIS) ou, plus opulent, Musica Fiata et la Capella Ducale (Sony).
Rosenmüller: Histoire de la Nativité. Junghänel (HM).
Schütz: Histoire de la Nativité. René Jacobs (Harmonia Mundi) ou «Vêpres de Noël» par Paul McCreesh (Archiv).
Stölzel: Oratorio de Noël par la Handel’s Company (MDG).