«Aucune promesse»: Loud réfléchit à voix haute

Il faisait bon matin en ce jeudi où Loud avait convié «Le Devoir» à le rencontrer sur le toit de l’hôtel du centre-ville où, plus tard en soirée, une bonne centaine d’amis et de collaborateurs se sont retrouvés pour une sympathique session d’écoute de son nouvel album.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Il faisait bon matin en ce jeudi où Loud avait convié «Le Devoir» à le rencontrer sur le toit de l’hôtel du centre-ville où, plus tard en soirée, une bonne centaine d’amis et de collaborateurs se sont retrouvés pour une sympathique session d’écoute de son nouvel album.

Avant même d’avoir écouté son troisième album, déjà la pochette nous parle. Loud, pensif, son regard dissimulé par l’ombre du contre-jour, la tête découverte, sans son éternelle casquette. L’album s’intitule Aucune promesse, sinon celle d’ouvrir un nouveau chapitre de sa fructueuse carrière. Le rappeur envoie un message clair : « Je pense que je me suis lassé de ce que je faisais avant — pas que je renie mes précédents albums, ils étaient parfaits pour le moment où ils ont été conçus, ils étaient même nécessaires à ce moment-là, dans le rap québécois. »

« À l’origine de mon nouvel album, il y a autant une réflexion à propos de l’état de l’industrie que sur la manière dont je me sentais à l’époque », ajoute Loud, reconnaissant que le monde a bien changé depuis Toutes les femmes savent danser, et lui aussi. À travers ses dix chansons s’installe un climat plus réfléchi, moins triomphaliste. L’actualité pèse lourd, cette pandémie dont on a du mal à échapper, cette satanée guerre, le climat déréglé — « et ce qui se passe à Montréal », ajoute Loud, en pensant à ces coups de feu qui résonnent quasi quotidiennement.

« C’est peut-être la pandémie qui m’a donné le luxe de pouvoir prendre du recul et de réfléchir à ce que j’avais envie de faire, abonde Loud. On ne s’imaginait pas que je prendrais trois ans avant d’offrir un nouveau disque. Alors, au début, les chansons prenaient une direction qu’on aurait pu dire dans la continuité » de ses deux précédents disques Une année record (2017) et Tout ça pour ça (2019), « pas juste esthétiquement, mais aussi avec cette intention d’avoir des hits pour continuer à faire tourner la machine. Mais rien ne me plaisait ».

Avec ses complices Ajust et Ruffsound à la composition musicale et à la réalisation, ils auraient pu, « machinalement », resservir les airs qui se dansent. Ils s’y sont mis d’ailleurs, « mais quelque chose clochait. Parallèlement à ces premières chansons, on en a travaillé d’autres qui ont finalement donné le ton au disque — des album cuts plus que des singles, quelque chose comme un rap plus classique. On a enregistré Uber Eats Freestyle et, tout de suite, ça a cliqué : c’était ça, notre vision de l’album. »

Ainsi, ne cherchez pas trop les refrains accrocheurs sur Aucune promesse,qui ne manque pourtant pas de fiévreuses chansons. Avec leurs échantillons de voix soul accélérés, Provider et Hold-Up évoquent la touche du compositeur Kanye West sur le classique de Jay-Z The Blueprint (2001), « un de mes albums rap préférés de tous les temps », tranche Loud. Il flirte avec le son boom bap sur Peinture à l’huile — une chanson qui revisite ses origines à travers le graffiti qu’il pratiquait ado — puis revient à des grooves modernes sur les minimalistes Coin à l’ombre, Rien de moins et Aucune promesse, presque drill, en tout cas dans son atmosphère taciturne : « Je pense à mes erreurs du futur, je retiens rien de mes leçons de jeunesse / I’m such a mess, I’m such a monster / J’suis juste un produit de mon environnement / J’suis juste un rappeur qui est devenu le narrateur d’une génération qui s’ennuie à mort. »

Couleurs

 

Il faisait bon matin en ce jeudi où Loud nous avait conviés à le rencontrer sur le toit de l’hôtel du centre-ville où, plus tard en soirée, une bonne centaine d’amis et de collaborateurs se sont retrouvés pour une sympathique session d’écoute de son nouvel album. C’était aussi jour de canicule, la première de la saison ; soleil de plomb oblige, le rappeur la portait, sa casquette.

C’est peut-être la pandémie qui m’a donné le luxe de pouvoir prendre du recul et de réfléchir à ce que j’avais envie de faire. On ne s’imaginait pas que je prendrais trois ans avant d’offrir un nouveau disque.

Elle affichait ses couleurs, celles du Canadien de Montréal. Sur Aucune promesse, on découvrira la chanson #10, composée puis enregistrée quelques jours après le décès de Guy Lafleur, ajoutée in extremis aux neuf autres de l’album : « J’viens de là où les vagabonds mettent des bags dans leurs bas blancs / Mon anglais est joual, mon accent est grave, on rappe dans notre propre langue », dit-t-il avec un débit angulaire, plaçant les mots comme un maçon érige un mur.

« On a nos propres #10, on rep’ la Guy Lafleur de lys. » Loud s’adresse ici autant à ses admirateurs québécois qu’à ses fans européens : « J’avais en tête la chanson Numéro 10 de Booba, à propos de Zidane », précise le Montréalais en référence au succès d’il y a quinze ans du poids lourd du rap français. D’autres grands noms l’ont aussi porté, ce numéro : Messi et Maradona d’Argentine, Pelé du Brésil « et nous aussi, on en a un numéro 10 », s’enorgueillit Loud, tout juste revenu de France où il est allé tourner le clip de la chanson titre de son nouvel album, entre autres projets à son agenda chargé.

Hommages

 

La posture du rappeur a changé sur Aucune promesse. L’expert de la phrase vantarde qui remet au pas ses compétiteurs bombe moins le torse et rend plutôt hommage à ceux qui lui ont permis d’atteindre le sommet de la pyramide du rap québécois, à commencer par ses parents qui l’ont « vêtuété comme hiver jusqu’à mes 22 / M’ont prouvé qu’on pouvait tout faire tant qu’on travaille dur / Tout ce que je sais à propos du grind, ça me provient d’eux », rappe-t-il sur Provider, en ouverture.

Hommage aussi aux alliés sans qui tout ce succès n’aurait été possible ; les vétérans. SP, de Sans Pression, fait une apparition par le truchement d’un extrait d’entrevue qu’il avait donnée il y a presque 20 ans. Imposs (Muzion), en vedette avec la recrue Raccoon sur Win Win, se fait entendre en conclusion d’album. Aussi, les vieux potes Lary et Ajust de LLA, avec qui il soulignera aux Francos le dixième anniversaire de la sortie de l’album Gullywood, désormais considéré comme un classique du rap montréalais, un album marquant, explique Loud, parce que conçu sans censure, « avec cette transparence qui ne peut exister qu’à l’âge que nous avions, avant que tout devienne trop gros, avant qu’on se mette à réfléchir à la manière de nous présenter. Il y avait quelque chose même de plus pur dans la création, sans plan marketing. »

Aujourd’hui, tout est réfléchi, jusqu’à la pochette de l’album. « Je ne sais pas si la pandémie a quelque chose à voir là-dedans, mais je n’ai pas d’appétit, en ce moment, pour la musique dansante et trop le fun — enfin, on s’est amusés avec cet album, mais autrement, sans le côté pop coloré et ensoleillé. Ce n’est pas ça, le mood, et la casquette est partie en même temps. »

« Je dirais qu’Aucune promesse est un album plus polarisant — mais pas dérageant », ajoute Loud sans même chercher à faire allusion à Rien de moins, son duo avec White-B qui purge ces jours-ci une peine dans une prison ontarienne. « Pas dérangeant, mais moins accessible. Je sens que le public potentiel pour cet album sera plus niché, mais ceux qui vont aimer l’album l’aimeront encore plus que les autres, et cette idée me plaît. »

Aucune promesse

Loud, Joy Ride Records. Loud se produira au festival Metro Metro le 22 mai, aux Francos le 9 juin (Loud Lary Ajust) et en tête d’affiche du Festival d’été de Québec sur la grande scène des plaines d’Abraham, le 12 juillet.

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