La générosité de coeur de Jordan de Souza

Jordan de Souza
Photo: Neda Navaee Jordan de Souza

Si vous n’avez rien de prévu ce jeudi matin à 10 h 30, allez donc écouter un peu de musique ! Le chef canadien Jordan de Souza a effectué des débuts très convaincants à l’OSM, mercredi soir, dans un programme diversifié et remarquable redonné ce jeudi à la Maison symphonique.

Cela n’a l’air de rien. Mais c’est peu ordinaire. À vrai dire, nous n’aurions jamais imaginé avoir le privilège d’entendre à nouveau un Mozart pareil en concert avant notre mort. Cette 31e Symphonie hors du temps fut littéralement hallucinante, comme si Karl Böhm et Rudolf Kempe revenaient sur terre, se donnaient la main et fusionnaient en un esprit.

Le pire, c’est qu’il faudrait presque se justifier d’aimer cela et, à tout le moins, expliquer que « Karl Böhm » dans Mozart ce n’est pas un concept péjoratif. « Karl Böhm », cela ne veut pas dire lourd. Cela veut dire élégant, distingué. Et Rudolf Kempe ? Lisible, transparent et équilibré. Des trompettes qui s’intègrent parfaitement dans le tissu orchestral (I), les alliances sonores cors et flûtes optimales (II), des contrechants limpides.

La fusion spirituelle de tout cela ? Une sorte de bonheur extatique amoureux de la musique dont le miracle tient au fait que tout est relax alors que l’obsession, depuis plus de 3 décennies, de la « justesse historique » en tendant les tempos et crispant les phrasés a fait de Mozart un stressé à l’image de notre monde.

Un grand Ravel

 

Regarder une partition et sourire, viser le beau pour le beau, l’élégance pour l’esprit de finesse que cela véhicule et assumer le symphonisme (un effectif encore plus cossu que Payare dans la 29e Symphonie, avec 5 contrebasses et le reste à l’avenant) : voilà ce que de Souza a osé. Et voilà ce qu’il a magnifié.

La suite fut tout aussi renversante et d’une même générosité de cœur, d’expression et de geste, avec l’un des meilleurs Concerto en sol qu’a connu Montréal. L’entente soliste-chef a été parfaite. L’un et l’autre ont souligné la dimension jazz du concerto. En matière d’accompagnement de ce concerto emblématique, on a eu à Montréal à peu près 15 ans de faux jazz raté. Mercredi soir nous avons été remboursé par du vrai jazz réussi, des sonorités gouailleuses mais justes et des accents en place. Au sein d’un accompagnement très travaillé on entendait plusieurs mises en relief des violons dans le 3e mouvement.

Le pianiste Francesco Piemontesi a livré un 1er mouvement exceptionnel, léger, vif, chaloupé, parfaitement accentué. Son toucher est admirable (2e moitié du 2e mouvement) et son goût remarquable.

Pour la commande passée par l’OSM à Simon Bertrand, nous n’étions sans doute pas les seuls à regretter d’avoir le programme quelque part en PDF dans un support électronique que nous n’avions eu le temps puis plus le droit de consulter. Le petit tour de passe-passe post-covidien, de la part de certaines institutions (pourtant bien nanties), de se délester de la production de programmes papier est une plaie. Pour ceux à qui des explications faisaient défaut, « L’œuvre est basée sur une alternance entre majeur et mineur. Dès le début, une gravité s’installe, puis des éléments sonores hétéroclites apparaissent de manière chaotique. Au fil de la pièce, ces éléments entrent en connexion de manière fluide et organique pour créer du sens et nous conduire à un point culminant », disait le programme. En fait, on a entendu des blocs cuivrés sur des cordes graves. Une cellule de 5 notes est reprise aux cordes et des scintillements (flûte, harpe, trompettes) s’opposent aux soubassements des contrebasses. C’est bien fait et richement orchestré, mais les ambitions philosophiques ne se traduisent pas avec évidence.

Une tournée

 

Après la 9e de Chostakovitch d’Alexander Shelley et le CNA à Carnegie Hall, Jordan de Souza et l’OSM ont campé une vision un peu moins tragique et noire, plus cossue dans l’effectif, très impressionnante dans la qualité de réalisation. Détacher la caisse claire vers la gauche de la scène lui aurait donné sans doute encore plus d’impact. Admirable prestation de Paul Merkelo, en grande forme à la trompette et superbe solo de basson, avec une transition admirable de l’humeur lugubre à la tonalité narquoise d’un Finale qui aurait pu être encore plus caricatural et « vulgaire ». À ce propos, la présence au poste de violon solo de Richard Roberts n’est pas passée inaperçue. Sans parler du manque de tonus que sa présence induit à la tête de l’ensemble de l’orchestre, la 9e Symphonie de Chostakovitch comporte un solo de violon au 1er mouvement qui a, une fois de plus, prouvé des dispositions instrumentales qui n’appellent point d’autre commentaire, mais laissent pantois de la part d’un titulaire d’un tel poste.

Ce concert passionnant en appelle bien d’autres. Il serait d’ores et déjà intéressant de savoir mieux encore comment Jordan de Souza dirige la musique française.

À noter que l’OSM a fait part la semaine dernière d’une tournée qui vient s’ajouter aux concerts donnés en Corée en juillet. Du 21 au 28 octobre, l’orchestre jouera à Zagreb, Budapest, Vienne, Bruxelles et Londres sous la direction de Rafael Payare. Vikingur Olafsson, Bruce Liu et Augustin Hadelich seront les solistes et le répertoire comprendra Les Préludes de Liszt, le Concerto pour piano en sol de Ravel, la Symphonie n° 10 de Chostakovitch, Scorpius de R. Murray Schafer, Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, Ma Mère l’Oye de Ravel, et le Concerto pour violon n° 2 de Prokofiev. À ce menu déjà très diversifié s’ajoutera que le concert à Vienne comprendra Nänie et Schicksalslied de Brahms, chantés par la Wiener Singakademie, que Brahms dirigea jadis, suivis par la Symphonie n° 5 de Mahler.

 

 

De Mozart à Chostakovitch : l’humanité en mouvement

Mozart : Symphonie n 31, K. 297 / 300a, « Paris ». Ravel : Concerto en sol. Simon Bertrand : Weltengeist (Esprit du monde), création. Chostakovitch : Symphonie n° 9. Francesco Piemontesi (piano), Orchestre symphonique de Montréal, Jordan de Souza. Maison symphonique de Montréal, mercredi 18 mai. Reprise ce jeudi à 10 h 30.

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