Teresa Berganza, éternellement libre

Cette photo de 1996 montre une Teresa Berganza tout sourire lors d’une conférence de presse à Madrid.
 
Photo: ​Dominique Faget Agence France-Presse Cette photo de 1996 montre une Teresa Berganza tout sourire lors d’une conférence de presse à Madrid.
 

La légendaire mezzo soprano espagnole Teresa Berganza nous a quittés vendredi à l’âge de 89 ans. Au même titre que Maria Callas est indissociable du rôle de Tosca, Berganza sera Carmen pour toujours. Au-delà, son impact sur l’interprétation musicale a été plus large et plus profond.

Il arrive, une fois tous les demi-siècles, à peu près, qu’un répertoire trouve une voix, au sens d’incarnation profonde et incontournable, mais aussi d’avocat.

On peut dire cela de Maria Callas, dont le personnage fascina tellement qu’elle put, le temps de quelques rares années de gloire, revaloriser un répertoire de bel canto, par exemple Donizetti, Bellini ou la Médée de Cherubini.

Il y eut Dietrich Fischer-Dieskau, conteur-chanteur né, qui a promu l’art du Lied allemand, et de la mélodie en général, comme nul autre avant ou après lui. On faisait confiance à Fischer-Dieskau pour nous raconter ce que Schubert avait à nous confier. Et il nous a donné envie d’élargir l’éventail de nos connaissances.

Carmen pour toujours

Il est évident que lorsqu’on songe à Teresa Berganza, on pense à la fameuse Carmen de Claudio Abbado, qui a révolutionné le regard sur le personnage au Festival d’Édimbourg de 1977 et dans l’enregistrement DG subséquent.

Dans ce rôle, qu’elle chanta sur toutes les scènes du monde entre 1977 et 1992, la « révolution » de Teresa Berganza c’est d’avoir revalorisé les valeurs gitanes du personnage au détriment de la simple croqueuse d’hommes. La liberté plus que la libido. « Carmen est une femme, pas une putain », clamait-elle. Et tout changeait. Car au-delà de sa propre prestation, le prisme par lequel Berganza voyait le personnage et la force de son incarnation ont marqué les générations suivantes d’interprètes. Il y a un avant et après Carmen de Berganza, comme il y a un avant et après Tosca de Callas ou un avant et après Schubert de Fischer-Dieskau.

Mais cela ne s’arrête pas là. Car il y a aussi un avant et après Berganza dans Rossini. Car Berganza a accompagné le miracle Rossini, une renaissance musicologique et interprétative, qui a recentré vers les voix de mezzo et une tenue musicale ce qui faisait l’objet jusque dans les années 60 de roucoulades superficielles. Là aussi, Claudio Abbado est le complice pour deux enregistrements historiques en 1971 : Le Barbier de Séville et La Cenerentola. On parle de révolution : c’en est l’exact point de départ. Ici Teresa Berganza aura beaucoup d’héritières zélées et importantes, par exemple Jennifer Larmore.

La force de l’incarnation

Si Teresa Berganza arrive à Rossini en 1971 c’est par Mozart. La chanteuse née en 1933 à Madrid est une mozartienne dans les années 1960 et elle résistera à toutes les propositions pour préserver cette adéquation vocale, notamment dans le rôle de Cherubino des Noces de Figaro. Elle avait d’abord marqué les esprits au Festival d’Aix-en-Provence dans le légendaire Così fan tutte de Hans Rosbaud en 1957, deux ans après ses débuts à Madrid.

Berganza était vraie sur scène car elle était habitée par ses incarnations. En témoigne une entrevue à la télévision française en 1989, où elle convenait que le rôle travesti de Cherubino débordait sur sa vie au point où elle finissait par se poser des questions sur ses propres orientations sexuelles.

Le dernier volet est évidemment le répertoire espagnol. Teresa Berganza fut la voix des œuvres et mélodies de Manuel de Falla, Granados ou Turina, mais aussi de Sud-Américains comme l’Argentin Carlos Guastavino. Elle défendit aussi la zarzuela (opérette espagnole) et n’hésitait pas, avec son franc-parler, à mettre les points sur les « i » : « Certaines de nos zarzuelas valent mille fois mieux qu’un opéra de Donizetti », disait-elle au Figaro en 2013. Merci.

Dans un entretien au quotidien El Mundo pour ses 85 ans, Teresa Berganza déclarait : « J’ai chanté un répertoire assez limité, mais c’était mon répertoire. Je l’ai fait mien et j’ai voulu être la meilleure dans ce domaine. »

Berganza a eu raison. Ces rôles, elle les a marqués dans l’histoire de l’art lyrique. Sa carrière a couvert plus de quatre décennies, là où d’autres s’arrêtent après dix ans. Son conseil ? « Garder la tête droite pour ne pas la perdre : même si vous voyez un théâtre debout en train d’applaudir après un spectacle, ne tombez pas dans le piège du “Voyez, comme je suis géniale”. »

On appelle cela le bon sens et l’intelligence, qui, in fine, ouvrent à l’humanisme et la liberté.

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