Le chaos nécessaire de Jordan de Souza

On croirait Jordan de Souza en pleine remise en question existentielle — et pourtant, tout lui sourit. 
Photo: Neda Navaee On croirait Jordan de Souza en pleine remise en question existentielle — et pourtant, tout lui sourit. 

Jordan de Souza revient diriger au Québec. Ce sera mercredi, pour son premier concert avec l’OSM. Dans le cadre d’un premier portrait dressé en 2016, nous l’avions surnommé « le monsieur 100 000 volts du classique ». Depuis, la tension n’a pas baissé, mais les sujets de réflexion ont changé.

« Notre vie dans la musique est toujours à la limite de l’ordre et du chaos. Nous naviguons là-dedans et l’échec peut être nécessaire. Il ne faut jamais se priver d’une bonne crise : toutes les crises sont des leçons de vie. »

On croirait Jordan de Souza en pleine remise en question existentielle — et pourtant, tout lui sourit. Au moment de cette entrevue, il revenait de diriger son premier opéra de Wagner, Le vaisseau fantôme, à Mannheim, en Allemagne, où œuvra jadis Wilhelm Furtwängler, et séjournaità Glyndebourne, dans la campagne britannique, où il prépare La bohème : « C’est magnifique : le London Philharmonic, les chanteurs, la campagne, l’esprit festivalier, la création en équipe… »

Dix-huit représentations amèneront Jordan de Souza à Glyndebourne entre le 11 juin et le 14 août. Et, le 26 juillet, aux Proms, il dirigera l’Orchestre symphonique de la BBC dans la 4e Symphonie de Tchaïkovski.

De la base au sommet en 12 ans

Si faire de la musique avec Jordan de Souza, c’est comme s’entretenir avec lui, les musiciens ne risquent pas de s’ennuyer. L’entrevue s’apparente à un manège de La Ronde : on saute d’anecdotes en réflexions philosophiques en passant du français à l’allemand, avec des bouts en anglais. Mais on en redemande parce que Jordan de Souza est entier.

L’entretien avait pour but de faire un point sur sa carrière avant de le revoir au Québec. « “Où suis-je dans ma carrière ?” Oh ! Je pense surtout à ce que je vais faire demain. » Résumons tout de même un peu : Jordan de Souza a quitté en juillet 2020 l’Opéra comique de Berlin où, depuis 2017, il était chef, puis premier chef (erster Kapellmeister).

Son parcours est stupéfiant. Ses parents, venus à Montréal depuis l’Inde dans les années 1970, ont déménagé à Toronto dans les années 1980. Il y est né en 1988. Les de Souza ont huit enfants. Jordan a déménagé à Montréal à 17 ans pour se former à la musique. Qui pouvait penser qu’un jeune homme qui, de son propre aveu, ne connaissait alors rien à l’opéra se retrouverait 12 ans plus tard à diriger 50 représentations par an à Berlin dans une institution menée par le désormais fameux trublion du monde lyrique Barrie Kosky ?

« Mon cœur est encore là-bas », avoue Jordan de Souza. « Je suis chez moi dans une maison d’opéra. Le travail d’équipe est très important, tout comme la vie de famille dans une ville sans être obligé de toujours voyager. »

Mais le chef voyait le changement de juillet 2020 comme une « nécessité, après deux ou trois ans à temporiser et à refuser beaucoup d’invitations de chef invité ». « Être un jeune artiste, c’est être dans une roue de hamster ! » constate-t-il.

À ce titre la pandémie ne lui a pas nui. La pause de 2020 a même été salutaire. « Je ne me suis pas senti ralenti ou stoppé. J’ai toujours travaillé, j’ai eu plus de temps avec la famille, nous avons eu un second enfant en décembre 2020, un fils », se réjouit-il. « Psychologiquement, il faut aussi en parler : la musique, le plus bel art, est aussi un métier parfois haïssable. Voir s’octroyer un temps d’arrêt pour réfléchir, exactement au moment de l’envol de la carrière n’est pas malvenu. »

Le musicien qui connaît du succès fait face à un vrai danger de surchauffe, reconnaît Jordan de Souza : « On doit très tôt dans la carrière se confronter à la question : “Que fais-je ?” »

Savourer les catastrophes

Pendant la pandémie, Jordan de Souza a gambergé sur (au moins) un point. Avait-il fait une erreur en refusant une invitation du prestigieux opéra d’État de Bavière ? « Je me suis dit : “Mais qu’est-ce que j’ai fait, là ? J’ai dit non à la Bayerische Staatsoper !” Et, à ce moment-là, ils m’ont réinvité. Inutile de dire que j’ai accepté. Être trop prudent est parfois une erreur : la seule manière de savoir est de prendre le risque. »

L’éclipse pandémique a été courte pour Jordan de Souza. Après la réouverture peu ou prou de l’opéra à Munich, en septembre 2020, les choses se sont assez vite enchaînées. À l’été 2021, il a dirigé le Philharmonia Orchestra de Londres dans un Chevalier à la Rose de Strauss au Festival de Garsington. Le Philharmonia l’a immédiatement invité pour un concert symphonique, qu’il donnera à l’automne 2022 avec, au programme, Don Quichotte, de Strauss, et la 4e Symphonie de Brahms.

Le chef canadien, qui souhaite équilibrer répertoire lyrique et symphonique, n’a pas de mots assez forts pour vanter les acquis de l’expérience de Kapellmeister soir après soir à l’opéra qui fut, pendant des décennies, la voie naturelle menant à la célébrité (Karajan, Böhm, Szell, etc.).

« Ce que j’aime à l’opéra, c’est d’avoir du temps. Il est possible de travailler toutes les facettes de la direction d’orchestre. Je trouve qu’on n’est pas vraiment un chef avant d’avoir affronté vraiment une catastrophe en face de soi dans une fosse d’orchestre. » À ce titre, pour Jordan de Souza le fin du fin — ou l’examen de passage, si l’on préfère — face à ladite catastrophe est « de ne pas seulement penser à survivre, mais d’avoir appris en quelque sorte à la savourer un peu ». « Là, on commence à devenir un chef et c’est beau ! » conclut-il.

Alors, par rapport à la vie de chef d’opéra, « donner des concerts symphoniques, ça devient alors non pas des vacances, mais un luxe ». Un engagement symphonique, c’est « trois jours à se concentrer sur la musique et non pas à penser à ce que tout le monde soit ensemble sur une scène ».La coexistence entre symphonique et lyrique dans la carrière de Jordan de Souza sera « importante », et le dosage, « difficile », consent-il.

Jaloux du public

En pensant à ses responsabilités dans une fosse d’orchestre, le chef envie le rapport que d’autres peuvent entretenir avec la musique. « Le public a une autre relation à la musique que ceux qui sont sur scène. En fait, je suis jaloux de cette relation candide. »

Il voit son travail comme une forme de thérapie, aussi. « La musique est un miroir. J’en apprends beaucoup sur moi. Quand quelque chose ne fonctionne pas en répétition, est-ce l’idée en elle-même ou est-ce moi ? Si je présentais la même idée autrement si je l’incarnais autrement, pourrais-je convaincre ? »

Dans cette perspective, Jordan de Souza attribue une « magie » à son métier : « L’éternel recommencement ; la nouvelle chance permanente… Chaque matin on peut recommencer en partant des leçons de la veille. »

Le chef, qui habite Berlin, ne sait pas ce qu’il ambitionne à présent : « Je suis dans la voie rapide et je n’arrive parfois même pas à sauter dans le train. Depuis quatre mois, je n’ai pas eu un jour de libre. » Lorsqu’il lui arrive de se poser et de réfléchir, il constate qu’il « ne cherche pas un poste », mais un « mode de vie ». Dans les équations futures, on sent que la séparation de sa famille est une nouvelle donnée qui lui pèse : « On sacrifie sa vie. C’est beau de la sacrifier pour la musique, mais cela demande beaucoup, notamment de la famille. »

Dans les prochains mois, Jordan de Souza dirigera Carmen à l’Opéra des Pays-Bas, puis Tristan et Isolde à Seattle et La Périchole d’Offenbach au Theater an der Wien, autour de Noël. En 2023, il fera ses débuts au Deutsche Oper de Berlin, une invitation bienvenue pour revenir enfin quelque temps auprès des siens.

En concert cette semaine

Pallade musica interprète des cantates avec violoncelle piccolo et viole d’amour de Bach, à la salle Bourgie, le dimanche 15 mai à 14 h 30.

Yannick Nézet-Séguin dirige Un requiem allemand de Brahms à la Maison symphonique,
le vendredi 20 mai, à 19 h 30.

« Je suis aussi réinvité à l’Orchestre symphonique de Québec en novembre 2022 : c’est un très bon orchestre avec un esprit de camaraderie et une joie de vivre dans le son. C’est comme revenir chez moi », se réjouit-il.

À Montréal, Jordan de Souza dirigera la 31e Symphonie de Mozart, le Concerto en sol de Ravel, une création de Simon Bertrand et la 9e Symphonie de Chostakovitch. « L’OSM a joué un grand rôle dans mon développement musical, en matière d’incarnation du son orchestral, avec cette virtuosité et ce son transparent et sensible. Dans la 9e de Chostakovitch, il y a les solos des bois et cet esprit sarcastique qui mêle créativité et zeste de rébellion, un esprit que j’ai trouvé à Berlin et que j’avais à Montréal. Je pense que je me suis senti bien à Berlin parce que j’avais passé 10 ans à Montréal. La 9e de Chostakovitch est vraiment la pièce parfaite pour notre première rencontre. »

 

De Mozart à Chostakovitch  L’humanité en mouvement

Chef d’orchestre : Jordan de Souza. Piano : Francesco Piemontesi. À la Maison symphonique, le mercredi 18 mai, 19 h 30, et le jeudi 19 mai, 10 h 30.



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