Les cônes orange, Payare et Bruckner

Rafael Payare
Orchestre symphonique de San Diego Rafael Payare

Rafael Payare dirigeait, mardi, sa première symphonie de Bruckner à Montréal, une Septième passionnante à commenter. On peut parler de fascinant ratage ou de prometteur désastre. Ce qui importe, ce sont les ferments de ce que tout cela pourrait devenir un jour, dans 15 ou 20 ans sans doute.

Que les choses soient claires d’emblée : ce n’est pas parce que les tempos rapides de Rafael Payare dérogent de nos habitudes que de gros doutes planent sur sa prestation à la tête de l’OSM mardi soir.

Cette remise en question d’une certaine tradition brucknérienne est d’ailleurs le socle esthétique sur lequel le chef devra se reposer et construire sa saisissante singularité interprétative. Payare ose un Bruckner débarrassé d’une certaine grandiloquence, ce qui rend fondamentalement son approche bien plus intéressante que ceux qui nous resservent pour la énième fois une similiversion Karajan ou Böhm en moins bien ou qui se prennent pour de grands et profonds intellectuels.

La 7e de Bruckner en 60 minutes (plutôt que 67 ou 68 minutes habituellement), ça a une légitimité. L’analyse chronologique des versions enregistrées nous permet de toucher du doigt une certaine dérive de l’interprétation brucknérienne après les années 1950. Tout comme en architecture, au fil du temps, les cathédrales sonores sont devenues de plus en plus vastes. L’archétype de cette transformation est la respiration du 1er mouvement. La durée moyenne de cet allegro moderato dans les versions monophoniques est d’environ 18 minutes 30 (cf. Karl Böhm, dans son miraculeux enregistrement de 1943). Les interprétations de l’ère moderne sont plutôt passées à 21 minutes, donnant à cette œuvre l’allure singulière à travers deux « adagios » (1er et 2e mouvements) après lesquels on se demande à quoi bon continuer.

Cadre et contenu

Rafael Payare revient à un flux musical plus soutenu : 18 minutes pour le 1er volet et 20 pour le second. Ces tempos, adoptés jadis par Eugène Ormandy par exemple, sont quasiment « révolutionnaires » aujourd’hui.

On pourrait alors parler d’un chef d’instinct qui sent que l’interprétation brucknérienne a été dévoyée. Il formate un nouveau cadre. Le gros, l’immense problème, c’est ce que Payare met dans le cadre ! Et si l’on parle de ratage ou de désastre, c’est cela qu’on évoque. En matière de style, on est au début d’une amorce embryonnaire d’un « work in progress », tant en ce qui touche à la culture sonore qu’aux nuances et à l’imbrication des idées musicales, et surtout des phrasés.

Le Bruckner de Payare est brut et plat, dès la première phrase. Du coup, le titre du concert devient quasiment un gag : le « lyrisme de Bruckner » est éludé, aux abonnés absents. Le premier problème à régler, c’est l’agogique : comment les phrases respirent, d’où elles naissent, à quel point culminant elles montent (et avec quelle intensité) et comment elles meurent. Cela va de pair avec le respect des nuances. Bruckner passe parfois en une mesure de forte à pianissimo : il faut que l’effet soit saisissant, pas élagué. On ressent de tels problèmes de lissage expressif à qui mieux mieux dans le 1er mouvement, mais aussi dans le Trio du 3e volet, au phrasé plat. À cela se greffent un manque de chaleur des violons ainsi que des cuivres souvent durs (cors fatigués, en plus, dans le 4e mouvement).

Il y a là autant de chantiers musicaux que de cônes orange dans les rues de Montréal. Synthèse et défi sont très simples et très compliqués en même temps : ne pas renoncer à la relecture plus ardente et moins pompeuse de Bruckner, mais jouer quand même du Bruckner, cultivé, dans ce cadre-là !

Le concert était dédié à Antonia Nantel, cofondatrice de l’OSM. Un foyer porte désormais aussi son nom.

 

Rafael Payare et le lyrisme de Bruckner

Bruckner : Symphonie no 7. Orchestre symphonique de Montréal, Rafael Payare. Maison symphonique, mardi 10 mai 2022. Reprise ce soir.

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