Arcade Fire sauve les meubles lorsqu’il chante l’espoir

Arcade Fire laisse respirer ses chansons sur WE comme jamais auparavant, jouant d’abord sur les timbres sonores, les riches couleurs des claviers, des percussions, des cordes et des guitares, privilégiant le climat à l’énergie sans compromettre l’émotion, surtout palpable sur la seconde face de l’album.
Photo: María José Govea Arcade Fire laisse respirer ses chansons sur WE comme jamais auparavant, jouant d’abord sur les timbres sonores, les riches couleurs des claviers, des percussions, des cordes et des guitares, privilégiant le climat à l’énergie sans compromettre l’émotion, surtout palpable sur la seconde face de l’album.

Les fans du groupe montréalais Arcade Fire peuvent souffler : WE, son sixième album, est largement supérieur au mal-aimé Everything Now, lancé il y a déjà cinq ans. L’album conçu en deux faces — la face « I » et la face « WE », au bout du compte pas si distinctes — renoue avec les airs fédérateurs qui ont fait le succès du groupe tout en retenant le meilleur des explorations sonores électroniques tentées sur le double album Reflektor, paru en 2013. Surtout, Win et Régine ont retrouvé leur raison d’être : composer des chansons pour chasser l’anxiété ambiante.

En mars dernier, Arcade Fire annonçait l’arrivée imminente de WE en dévoilant une chanson à deux volets, soit The Lightning I, doucement mélodieuse, et The Lightning II, celle-là furieuse. Des extraits qui sont unanimement entendus comme un retour aux fondations rock élégiaques des premiers albums du groupe (qui revisitera samedi les studios NBC pour un nouvel épisode de Saturday Night Live) et qui ouvrent la seconde face de l’album (« WE »), la plus riche des deux sur le plan des idées musicales autant que du texte.

Car l’album, nous affirment les musiciens, s’écoute en deux temps. D’abord la face « I » et son « âge de l’anxiété » caractérisant la « fin de l’empire » américain, comme se lamente Win sur la beatlesque ballade End of the Empire I-IV : « Don’t you weep, oh oh / Half your life fast asleep, oh oh / Feeling uninspired / Standing at the end of the American Empire ». Puis la face « WE » et sa salvatrice décharge électrique The Lightning, un appel à sortir de notre torpeur. « One-two-three-four ! » scande Butler avant que le groupe ne s’emporte sur un thème mélodique rassembleur propulsé par le jeu savamment nerveux de Jeremy Gara à la batterie, comme si le groupe cherchait à recréer la magie de Ready to Start, de l’album The Suburbs (2010).

En vérité, WE symbolise moins un retour aux sources indie-rock de Funeral (2004), Neon Bible (2007) et The Suburbs (2010) qu’un effort pour corriger la trajectoire que le groupe a prise avec Reflektor et qui a mené à un cul-de-sac sur Everything Now. Ainsi, la suite Age of Anxiety, tout comme l’effervescente chanson synth-pop Unconditional II (Race and Religion), sur la seconde face — chanson gratifiée de chœurs chantés par Peter Gabriel —, rappelle les élans de synthétiseurs introduits dans Reflektor. La mélodie au piano qui ouvre l’album nous rappelle le talent qu’ont Butler et Chassagne pour les thèmes simples et efficaces, mais la pulsion vaguement disco qui caractérise la suite ramène l’influence de Giorgio Moroder, qui avait percolé dans Reflektor.

Préserver l’émotion

La grande nouveauté musicale de WE tient dans sa réalisation, assurée par Win, Régine et leur nouveau collaborateur, Nigel Godrich, d’abord connu pour son travail auprès de Radiohead (sur OK Computer, entre autres exploits). Beaucoup de retenue, de grooves suspendus par les timbres soigneusement choisis des synthétiseurs. Arcade Fire laisse respirer ses chansons sur WE comme jamais auparavant, jouant d’abord sur les timbres sonores, les riches couleurs des claviers, des percussions, des cordes et des guitares, privilégiant le climat à l’énergie sans compromettre l’émotion, surtout palpable sur la seconde face de l’album.

En revanche, ça se gâte côté textes, le couple d’auteurs-compositeurs ressassant à nouveau son obsession pour les maux de l’Internet et sa fâcheuse tendance à nous éloigner du contact humain, un thème qu’on aurait préféré circonscrit à Everything Now. « Dad built the labyrinth / And we were born in it / Blowing on the cartridge of Kid Icarus / Born into the abyss / New phone, who’s this ? » chante le couple sur la suite d’Age of Anxiety. Win en rajoute une couche avant la fin de la face « I » : « I unsubscribe, I unsubscribe / This ain’t no way of life / I don’t believe the hype ».

Les textes, comme les sentiments, sont mieux incarnés sur la face « WE ». L’une des plus belles de l’album est Unconditional I (Lookout Kid). Malgré les métaphores maladroites, Win et Régine chantent pour leur fils avec une sincérité touchante : « A lifetime of skinned knees / And heartbreak comes so easy / But a life without pain would be boring / And if you feel it, it’s fine / I give you everything that’s mine / I give you my heart and my precious time », sur un air qui s’annonçait folk, mais qui, à l’arrivée des violons et de la section rythmique, en vient à rappeler un hymne d’ABBA.

Et encore, sur la fragile chanson-titre concluant les quelque 40 minutes que dure l’album (et qui commence par un enregistrement du fameux « Prochaine station » entendu dans le métro de Montréal !), Win semble avoir le cœur dans la gorge lorsqu’il chante : « When everything ends, can we do it again ? / When everything ends, wanna do it again ? » Si Arcade Fire ne retrouve ni le prestige ni la pertinence qu’il avait il y a une douzaine d’années, il a assurément compris en concevant WE que la sincérité lui sert beaucoup mieux que le cynisme distillé sur Everything Now et qu’il était à son meilleur en chantant l’espoir en face « WE » que la désillusion en face « I ».

 

WE

Arcade Fire, Columbia Records

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