825 jours plus tard

Richard Sveda dans le rôle de Papageno dans «La flute enchantée», présentée à l'Opéra de Montréal dès le 7 mai 2022
Photo: Yves Renaud Richard Sveda dans le rôle de Papageno dans «La flute enchantée», présentée à l'Opéra de Montréal dès le 7 mai 2022

Quand le rideau de la Salle Wilfrid-Pelletier s’ouvrira, samedi, sur La flûte enchantée de Mozart présentée par l’Opéra de Montréal, cela fera belle lurette que l’institution aura mis en jachère ses grands spectacles.

« L’Opéra de Montréal à Wilfrid-Pelletier : une première en 825 jours ! » peut-on lire dans l’invitation à La flûte enchantée, comme s’il s’agissait d’un exploit. Tant d’institutions, dont l’Opéra de Québec, se sont réorganisées depuis mars 2020 pour s’adapter et proposer des spectacles plus souples à leur auditoire et aux artistes. L’Opéra de Montréal (OdM) a semblé très passif. Quels sont les fiertés et les regrets de son directeur général, Patrick Corrigan, dans sa gestion de ces longs 825 jours ?

« Nous avons plus de fiertés que de regrets », affirme M. Corrigan au Devoir. « Nous avons déployé nos ressources pour que des artistes puissent travailler et être rémunérés pendant cette période. L’Atelier lyrique a connu des occasions extraordinaires avec des spectacles en diffusion, riches en enseignements sur la manière de donner un rayonnement plus grand à nos artistes. Nous avons réussi à présenter deux spectacles mis en scène, L’hiver attend beaucoup de moi et Le Flambeau de la nuit. Nous avons avancé le développement de nouvelles œuvres, car nous voulons développer une marque particulière basée sur les atouts culturels de Montréal : trois ou quatre nouveaux opéras s’annoncent. »

Avant la pandémie, poursuit le directeur, « nous avions aussi le but de nous développer en webdiffusion pour partager ces œuvres nouvelles avec la province, ce qui est logique par rapport au financement que nous recevons, mais aussi pour que le monde comprenne que l’OdM est une force dans le domaine de la création et développer ainsi des partenariats avec la francophonie. Des concerts ont permis de découvrir l’appétit du public pour l’Atelier lyrique, qui est aujourd’hui au cœur de la compagnie. Nous avons cultivé le contact avec notre public au point que, cette année, les abonnements étaient en hausse de 30 %. »

Nous avons déployé nos ressources pour que des artistes puissent travailler et être rémunérés pendant cette période

Les regrets ? « Je regrette que cela ait été difficile pour tout le monde. C’était difficile de travailler pour les artistes, sans sécurité. Nos choix durant la pandémie visaient à être plus durables pour la compagnie que de présenter Les noces de Figaro en distanciation et en version semi-scénique. » Il n’en reste pas moins que les institutions ont été dépositaires d’aides gouvernementales à redistribuer aux artistes, notamment pigistes. « Les diffusions d’opéra ont amené 1000 cachets artistiques, les ateliers pour les nouvelles œuvres offrent aussi des occasions, et nous avons dédommagé des artistes pour 1,2 million de dollars pour des productions qui ont été reportées, même si nous étions en cas de force majeure. Donc, l’appui était aussi fort que si la programmation avait eu lieu », explique Patrick Corrigan.

Alors que nombre d’institutions se sont serré la ceinture en Amérique du Nord pour subsister pendant la tempête, les chiffres sur les organismes de bienfaisance publiés par l’Agence du revenu du Canada (ARC) indiquent qu’entre l’exercice qui s’est achevé le 31 août 2019 et celui clos le 31 août 2021, les employés permanents de l’OdM sont passés de 17 à 23 (plus 14 à temps partiel), et que la masse salariale a augmenté de 12 %. Le nombre de salariés payés plus de 120 000 dollars est, lui, passé de 2 à 4. Le bilan 2020-2021 affiche par ailleurs un excédent de 1,17 million.

Et depuis, la croissance continue. « Nous sommes à 27 » employés, précise Patrick Corrigan. « On ne voit plus de différence entre Opéra de Montréal et Atelier lyrique, nous donnons entre 25 et 30 spectacles par an. Nous ne pouvons pas être que dans la grande salle, car le canon d’il y a 25 ans n’est plus rentable. Nous ne pouvons plus viser l’offre opératique destinée seulement aux amateurs d’opéra. Donc, il fallait décider une planification de grande ampleur. »

Invité à préciser la destination des dépenses non salariales de 3 millions de dollars sur l’exercice 2020-2021 et l’utilisation du surplus non dépensé de 1,2 million, le directeur de l’OdM indique que le surplus a été reporté sur cette année pour la programmation mise en place cette saison. « Parmi cela, détaille-t-il, il y avait des projets de diffusion (soutenus par le programme Ambition numérique) qui nous coûtent 1,5 million et ont été subventionnés à hauteur de 700 000 dollars. Il y a aussi des coûts reportés liés à des productions elles-mêmes reportées. C’est une drôle d’année à regarder : il est impossible de voir ce qui se passe dans la compagnie en regardant ces données de l’ARC. »

Parmi les dépenses, Patrick Corrigan compte le 1,2 million remis aux artistes plus, notamment, « les diffusions, les dépenses sur les ayants droit et la location de décors ou les droits et le coût de La flûte enchantée ».

Une Flûte à 2 millions

« Quand on regarde La flûte enchantée, on parle d’un coût de près de deux millions ». Patrick Corrigan explique son choix de la Flûte de 2012 de l’Opéra-comique de Berlin, signé par l’Australien Barrie Kosky, plutôt que les productions des Québécois Barbe et Doucet (Glyndebourne) ou Robert Lepage (Québec), conçue pour le Metropolitan Opera, mais que New York a finalement recalée, ainsi: « J’ai vu à Québec la production de Robert Lepage et je l’ai beaucoup aimée. Mais nous avions déjà programmé le Kosky qui fait le tour du monde », dit M. Corrigan.

Barrie Kosky, directeur de l’Opéra-comique de Berlin, avait commandé ce spectacle au collectif anglais 1927 (Suzanne Andrade et Paul Barritt). Curieusement, cette production du Collectif 1927 « en collaboration avec Barrie Kosky » est devenue désormais « La flûte enchantée de Kosky ». Patrick Corrigan explique que « Barrie Kosky est une personnalité que l’on reconnaît, une force importante de l’opéra. Il fallait aussi son approbation pour certaines choses ».On apprend donc que cette approbation vise l’engagement de chanteurs qui ont déjà participé à des productions antérieures : « Il veut que la production soit représentative de ce qu’il a monté ».

Le point de départ est très différent. Et l’on part de loin ! Dans une entrevue au magazine musical télévisé KlickKlack, sur BR-Klassik, la vraie conceptrice de cette Flûte enchantée, Suzanne Andrade, expliquait très sérieusement qu’elle ne connaissait rien à Mozart et n’avait jamais entendu parler de la Flûte enchantée. Elle a donc « cherché sur Google et YouTube pour se dire “Oh non, qu’allons-nous faire de ça ?” ». Statuant par ailleurs que l’histoire a « été bricolée en un après-midi » et que « quand on enlève le fatras, au fond, c’est une histoire d’amour », Paul Barritt et elle l’ont importée dans le monde de l’expressionnisme allemand dont ils maîtrisaient bien les codes et références.

Patrick Corrigan n’avait pas connaissance de cette entrevue : « Ça ne me décourage pas. Elle l’a découvert. C’est merveilleux ! » Nous espérons tous partager son enthousiasme samedi.

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