Ensemble Correspondances: électrochoc et prise de conscience

Ensemble Correspondances à la salle Bourgie
Photo: Claudine Jacques Ensemble Correspondances à la salle Bourgie

La première venue au Québec de l’Ensemble Correspondances de Sébastien Daucé, plus que concluante, est un choc et une leçon sur la manière et les moyens avec lesquels il faut aborder la musique ancienne et baroque.

On ne saurait suffisamment chérir des visites telles que celles-ci et la chance d’avoir des organisateurs de concerts qui collaborent entre eux. La venue au Québec de l’Ensemble Correspondances est le fruit de la bonne entente du Club musical de Québec et de la salle Bourgie. L’ensemble est en tournée nord-américaine et se produira à Vancouver et aux États-Unis par la suite.

Sébastien Daucé et Correspondances se sont très rapidement fait un nom dans l’interprétation de la musique de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), attachée, donc, au règne (1654-1715) de Louis XIV.

La période dans laquelle nous transportait le programme « Les plaisirs du Louvre » précédait cette époque. Louis XIII, fils d’Henri IV et Marie de Médicis, a régné de 1610 à 1643. Le Louvre, agrandi par Henri IV, était alors résidence royale. Le passage du Louvre vers Versailles ne sera décidé par Louis XIV que dans les années 1680.

Une question de voix

Le concert à la salle Bourgie, qui faisait suite à une prestation à Québec, a permis en quelques minutes de « mettre un son » sur l’expertise de l’Ensemble Correspondances et a également mis le doigt sur ce qui nous manque.

C’est simple est limpide : avec Correspondances, ce répertoire du début su XVIIe siècle est chanté par de « vraies voix », c’est-à-dire des solistes qui se rassemblent et dédient leur art à la célébration de cette musique. Cette démarche s’oppose en tout à celle, inverse, qui consiste à promouvoir des voix modestes de choristes dans des petits ensembles ou, pire encore, de voir des profils vocaux de choristes se pousser du col et se prendre pour des solistes en abordant ce répertoire façon « Home Depot » vocal. On a beaucoup donné, ici, dans cette dernière discipline, sans parler de la mollesse expressive et sonore, à laquelle s’opposent en tous les sons nourris et le discours ferme de Correspondances. C’est pour cela que le concert de mercredi aurait pu faire office d’électrochoc, si les oreilles adéquates étaient présentes pour l’écouter et le méditer.

Parce que les moyens, nous les avons et les formons. Le vivier vocal n’a jamais été aussi flamboyant au Québec, mais, il ne faut pas se leurrer, tout le monde ne chantera pas Mozart ou Verdi au Met. Il y a peut-être moyen de regrouper de jeunes musiciens autour d’un projet dynamique de haute volée de type Correspondances, Poème Harmonique ou Capella Mediterranea.

La musique subtile

Lors de sa tournée Nord américaine, l’Ensemble Correspondances présente la musique de Louis XIII. Cette musique au Louvre entre 1610 et 1643, comme le résume Thomas Leconte dans l’excellente notice, est marquée par l’air de cour, qui « consistait avant tout en de courtes mises en musique de poésies galantes et raffinées […]. Musique subtile capable d’exprimer toutes les nuances de l’empire amoureux, l’air de cour fut l’un des éléments emblématiques d’une société où l’"honnête homme" s’adonnait à l’art de plaire et de "bien dire" selon les codes précieux de la culture galante. »

Après avoir conquis les cercles « lettrés, aristocratiques et bourgeois », ces airs firent leur entrée dans l’entourage du Roi. Avec les moyens musicaux de la cour royale « l’air de cour offrait de grandes possibilités d’interprétation dans des combinaisons que l’on pouvait à loisir adapter aux circonstances ou aux effectifs vocaux et instrumentaux disponibles. »

Guédron, Boësset et Moulinié, les trois piliers, sont des noms avec lesquels sont familiers ceux qui se sont intéressés au répertoire à travers les disques Alpha des grands experts du domaine que sont Vincent Dumestre et le Poème harmonique. À ses trois remarquables monographies Moulinié — « L’humaine comédie » ; Guédron — « Le concert des consorts » et Boësset — « Je meurs sans mourir », Vincent Dumestre ajoutera ensuite une exploration d’œuvres de la fin du XVIe siècle avec son disque « Cœur ».

Le programme de Correspondances mêlait des airs de cour de ces compositeurs avec des pièces instrumentales pour donner une certaine respiration au programme. Cette plongée dans l’« avant-Charpentier » fait l’objet d’un CD « Les Plaisirs du Louvre, Airs pour la chambre de Louis XIII », paru chez Harmonia Mundi en 2020.

Mieux qu’au disque

Certains airs ont encore gagné en chair et en tension émotionnelle et harmonique par rapport au disque, comme le sublime chef-d’œuvre (à notre sens) « Quels tourments rigoureux » de Pierre Guédron encore plus magique au concert, grâce à une souplesse et une subtilité accrues. Parmi les autres grands moments « Noires forêts, demeures sombres » de Boësset, mettant en valeur la soprano Perrine Devillers et la basse Renaud Bres, deux voix marquantes de la soirée ; « Rares fleurs, vivante peinture » de François de Chancy ; l’air madrigalesque pétaradant et virtuose de Boësset « Segua chi vuol iniquo Amore » et l’étonnant « Rompez les charmes du sommeil » de Moulinié qui fermait la première partie et rappelait par sa verve légère, instruments en plus, le style de certaines chansons de Janequin, compositeur pourtant antérieur de plusieurs décennies.

Nous avons hâte de revoir cet ensemble peut-être dans un de nos festivals. Car contrairement à tant d’autres, il est venu au Québec, exactement comme l’avait fait dans leur genre l’Arpeggiata de Christina Pluhar : dans sa pleine formation, avec ses meilleurs éléments, c’est-à-dire en nous respectant, en donnant son meilleur et en présentant un niveau et une expertise que nous n’égalons ni n’approchons.

Un dernier mot pour signaler que le programme de la saison prochaine de la salle Bourgie est sorti mardi. Ce sera la dernière d’Isolde Lagacé. Mais l’information ne passera pas inaperçue.

Les plaisirs du Louvre

Œuvres de Boësset, Guédron, Moulinié, Chambonnières, De Chancy, Louis Couperin, etc. Ensemble Correspondances, Sébastien Daucé. Salle Bourgie, mercredi 4 mai 2022.

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