«Requiem» de Mozart, un exceptionnel aboutissement

Pour le «Requiem» de Mozart, Bernard Labadie est, depuis son édition (1993), un défenseur de la partition révisée par Robert Levin.
Photo: Antoine Saito Pour le «Requiem» de Mozart, Bernard Labadie est, depuis son édition (1993), un défenseur de la partition révisée par Robert Levin.

La Maison symphonique qui accueillait Bernard Labadie, la Chapelle de Québec et les Violons du Roy pour le Requiem de Mozart, dimanche, n’avait pas été aussi pleine depuis très longtemps. Ce nombreux public recueilli a salué avec enthousiasme une interprétation d’un exceptionnel aboutissement.

Le concert de dimanche naissait du silence : une minute de recueillement pour les victimes de la guerre en Ukraine d’où émergeaient les premières notes de la Symphonie funèbre de Joseph Martin Kraus.

En programmant cette Symphonie funèbre avant le Requiem de Mozart, Bernard Labadie opère le choix le plus raffiné qui soit. L’œuvre de Kraus (1756-1792), exact contemporain de Mozart, que l’histoire de la musique avait perdu de vue car il fit sa carrière à la cour de Suède, a été révélée dans les années 1990, notamment par des enregistrements du Concerto Köln.

Requiem pour un roi

 

Quasiment toute la production de Kraus est intéressante, mais deux œuvres symphoniques émergent : la Symphonie en do dièse mineur, VB 140, et la Symphonie funèbre, VB 148 (1792), singulier et poignant enchaînement de quatre mouvements lents composés pour la mort du roi, ami et bienfaiteur de Kraus, Gustav III, victime d’un attentat qui fait l’objet de la trame de l’opéra de Verdi Un bal masqué.

En associant Kraus étroitement au mouvement Sturm und Drang (Tempête et passions), Bernard Labadie milite pour une exacerbation des contrastes, qui se manifeste dès la sécheresse des timbales, puis dans les dynamiques. L’autre perspective possible est de considérer la symphonie de Kraus comme une véritable « Passion » sans paroles.

Bernard Labadie aborde cette symphonie comme une œuvre classique presque « ordinaire » mue par une pulsation « logique ». Nous ne partageons pas cette vision interprétative (même si elle fut parfaitement réalisée) et pensons au contraire que c’est une œuvre « extra-ordinaire » dont la pulsation est non pas dictée par une logique des codes musicaux habituels, mais par la nécessité de véhiculer une idée de procession en reflétant l’état de totale hébétude de Kraus face à la perte de son mentor.

Il y a dans la Symphonie funèbre de Kraus l’idée permanente qu’un allegro devrait venir mais qu’il ne vient jamais, puisqu’il ne saurait y avoir de joie devant tant de douleur. De ce point de vue une sorte de retenue détachée et très cérémonielle nous semble être le ton à adopter.

Idée remarquable cependant chez Bernard Labadie : l’enchaînement attacca de la Meistermusik K. 477. Les deux œuvres s’intègrent parfaitement, non seulement sur le plan tonal mais aussi sur le plan stylistique.

Mozart recomposé

 

Pour le Requiem de Mozart, Bernard Labadie est, depuis son édition (1993), un défenseur de la partition révisée par Robert Levin. Le mouvement entamé par Franz Beyer dans les années 1970 a conduit à alléger l’apport de Franz Xaver Süssmayr. Il ne faut cependant pas oublier que ce dernier a « sauvé » le Requiem de Mozart en finissant l’orchestration de la Séquence et de l’Offertoire et en composant la fin du Lacrimosa plus le Sanctus, le Benedictus, l’Agnus et le Lux Aeterna au complet.

La remise en cause de Süssmayr est très à la mode. Elle se fait en oubliant quelque peu tout ce qu’il a apporté. La seule chose que Süssmayr n’a pas faite, c’est d’utiliser les esquisses d’un « Amen » fugué représentant 25 secondes de musique. La caractéristique très visible de Levin est de parachever cette fugue et de la placer à la fin du Lacrimosa.

Ce qui est moins visible, c’est le travail sur l’orchestration de Levin, subtil, de bon goût (la clarinette sur « Huic ergo » dans le Lacrimosa) et plus intrusif que Beyer. Ce qui peut être, par contre, discuté, c’est le fait de retoucher aussi les parties composées par Süssmayr (du Sanctus au Lux Aeterna), Levin s’arrogeant le droit d’utiliser l’inspiration de ce dernier pour faire une sorte de « faux-Mozart » selon ses propres critères. Ce travail comporte quelques réussites (fin de l’Agnus, développement de l’Hosanna) et quelques étrangetés (transition menant à la reprise de l’Hosanna à la fin du Benedictus, puis enchaînement Hosanna et Agnus qui ne fonctionne plus vraiment).

En pratique, le côté intrusif de Levin a ouvert une vraie boîte de Pandore qui a donné lieu à des élucubrations telles de l’édition Dutron (2016), enregistrée par René Jacobs. Car même s’il y est allé très fort, Robert Levin reste, lui, un grand « savant musicologue » de l’œuvre de Mozart et a livré un point de vue sérieux reposant sur une connaissance encyclopédique de l’œuvre du compositeur.

Bernard Labadie avait dirigé le Requiem juste après sa rémission du cancer, en 2016. Évidemment, l’émotion n’était pas la même dimanche, mais le niveau interprétatif était du même ordre avec une totale alchimie choeur-orchestre. Le point marquant de ce millésime 2022 est la lumière née de la couleur parfaite du pupitre de sopranos (« voca me », « salva me fons pietatis »). La réserve est une prononciation toujours un peu molle, notamment chez les femmes (« Rex », « lux » ou « supplex » avec des « x », « majestatis » avec un « s », « et » avec un « t »). Mais tout est tellement beau et accompli par ailleurs…

Quant aux solistes : sans faute pour Andrew Haji, à la voix parfaite, et pour Rihab Chaieb, chaleureuse, qui n’en a jamais fait trop. Myriam Leblanc et Philippe Sly sont apparus comme d’excellents techniciens, mais leurs voix n’ont pas cette chaleur, cette dimension consolatrice que l’on attend dans un Requiem. Étonnement chez Philippe Sly de constater qu’avec l’âge, la voix ne semble pas prendre d’étoffe au sens d’une sorte de rondeur / ampleur. Mais peut-être avec lui les attentes sont tellement hautes qu’on lui demande l’impossible.

Le «Requiem» de Mozart

Kraus : Symphonie funèbre en do mineur. Mozart : Meistermusik, K. 477. Requiem (édition Levin). Myriam Leblanc (soprano), Rihab Chaieb (mezzo), Andrew Haji (ténor), Philippe Sly (baryton-basse), La Chapelle de Québec, Les Violons du Roy, Bernard Labadie. Maison symphonique, 24 avril 2022.

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