Yannick Nézet-Séguin et la nécessité de l’excès

«Nous avons besoin de gestes forts pour changer la donne», répond Yannick Nézet-Séguin, interrogé sur la radicalité du coup de barre qu’il donne à sa programmation, mais aussi en matière de création, avec sept nouvelles compositions.
Photo: François Goupil «Nous avons besoin de gestes forts pour changer la donne», répond Yannick Nézet-Séguin, interrogé sur la radicalité du coup de barre qu’il donne à sa programmation, mais aussi en matière de création, avec sept nouvelles compositions.

L’Orchestre Métropolitain (OM) publie mercredi le programme de sa saison 2022-2023. Pas de Beethoven, un rien de Mozart, mais Elisapie Isaac aux côtés de Ravel en ouverture, quatre cheffes, des compositrices et des créateurs issus de la diversité. Yannick Nézet-Séguin mise à fond sur le nouveau credo des institutions culturelles : diversité et inclusion. À la demande du public ?

« Nous avons besoin de gestes forts pour changer la donne », répond Yannick Nézet-Séguin, interrogé par Le Devoir sur la radicalité du coup de barre qu’il donne à sa programmation, mais aussi en matière de création, avec sept nouvelles compositions.

« L’art est un point de vue d’une génération, d’une partie de la population, d’un certain âge, d’une certaine géographie, d’une certaine origine. La musique plus que toute autre forme d’art est le lieu pour faire une place à différents points de vue. Et l’on peut, par la musique, faire dialoguer ces points de vue sans forcément faire des conférences ou des articles. En musique, on peut savourer les différences et aplanir les ponts entre ces différences-là. »

Sur le dosage des choses, le directeur musical insiste sur le fait que « la qualité est la priorité absolue », mais que « pour “rebalancer” des points de vue culturels occultés pendant des décennies », il faut marquer le coup. « Un jour, il n’y aura pas forcément la moitié des femmes qui seront sur le podium. Ce n’est pas un engagement à vie », indique-t-il. Lina Gonzalez-Granados, Chloé van Soeterstède, Daniela Candillari et Geneviève Leclair seront sur le podium la saison prochaine.

La compositrice afro-américaine Florence Price est devenue un emblème des croisades du chef : « Peut-être que mon petit boniment au concert [lors duquel le chef présentait la 1re Symphonie de Price] était un peu trop enflammé, mais je n’ai jamais dit que Florence Price était meilleure que Dvořák ; je ne redresserai jamais l’histoire de cette façon. Mais c’est fou ce qu’on a vu récemment. Le fait d’en avoir joué, d’en avoir enregistré, d’avoir Deutsche Grammophon qui en publie : tout d’un coup, Florence Price devient un nom enseigné dans les écoles. Mon but est atteint. Cela ne veut pas dire qu’il faut jouer une symphonie de Florence Price dans chaque orchestre chaque saison jusqu’à la fin des temps. Mais si on ne fait pas les choses avec une certaine dose d’excès, rien ne bougera. »

L’enregistrement des Symphonies nos 1 et 3 de Florence Price par le Philadelphia Orchestra, qu’il dirigeait, lui a d’ailleurs valu le prix de la Meilleure performance orchestrale aux derniers Grammy.

Lien de confiance

 

Le chef d’orchestre pense avoir une certaine latitude. « Je me souviens qu’en 2014, nous avions ouvert notre saison avec la 10e Symphonie de Mahler, et Le Devoir avait parlé du fait que la salle était pleine et qu’on était désormais capables d’ouvrir une saison avec la 10e de Mahler sans être obligés de passer par la 9e Symphonie de Beethoven. Je paraphrase, mais vous aviez relevé un lien de confiance entre un public, l’orchestre et son directeur musical. Ce lien de confiance a toujours inclus un aspect de découverte. »

Dans le cheminement de l’orchestre et de son public, Yannick Nézet-Séguin parle de l’introduction de grandes œuvres symphoniques que l’OM n’avait pas abordées auparavant (symphonies de Bruckner et Mahler) : « C’était ma première responsabilité, et les gens qui nous entendaient en arrondissements il y a plusieurs années “découvraient” ce répertoire. Une fois cette phase passée, nous sommes allés chercher des recoins de ce répertoire, comme la 10e de Mahler. Depuis quelques années, j’ai voulu que l’on prenne cette découverte à bras-le-corps et que l’on fasse découvrir des noms pas connus ou des morceaux d’histoire dont nous ne prétendons pas qu’ils remplacent ceux qu’on connaît déjà, mais qui, de toutes sortes de façons, sont importants dans l’histoire de la musique. » Germaine Tailleferre, Cécile Chaminade et Samuel Coleridge-Taylor seront ces compositeurs l’an prochain.

« Vous demandez s’il y a un danger de s’aliéner un certain public. Le virage n’est pas à 360 degrés. Si les gens ne veulent pas suivre notre démarche, libre à eux. Faire découvrir les meilleurs artistes est dans notre démarche, et cela inclut les créateurs issus de la diversité autant que les grands noms des 300 dernières années, valeurs sûres de nos concerts. »

États-Unis–Canada

Le courant programmatique « représentativité-diversité-inclusion » est très en vogue aux États-Unis. Yannick Nézet-Séguin nie que, dans son cas, son zèle soit la résultante de la pression des commanditaires des institutions qu’il dirige : « Au Metropolitan Opera et à Philadelphie, le geste n’arrive ni par des pressions de commanditaires ni par des pressions sociales : c’est une envie d’aller vers l’autre et de se servir de cette plateforme idéale qu’est l’art pour faire évoluer les mentalités dans la société. Et je trouve que cela ne fait qu’agrandir notre bagage culturel. »

Vous demandez s’il y a un danger de s’aliéner un certain public. Le virage n’est pas à 360 degrés. Si les gens ne veulent pas suivre notre démarche, libre à eux. Faire découvrir les meilleurs artistes est dans notre démarche, et cela inclut les créateurs issus de la diversité autant que les grands noms des 300 dernières années, valeurs sûres de nos concerts. 

 

Le besoin est-il aussi criant ici ? « Nous n’avons pas exactement les mêmes besoins », reconnaît le chef. « Ce n’est pas à moi de faire de la politique ou du débat sur les mots, mais on reste pris sur le mot “systémique”. Ce que je vois là-dedans, c’est un petit refus de voir les idées reçues présentes, parfois, dans la vie, donc aussi dans les arts. Il y a la question de la visibilité, donc des Noirs, mais il y a surtout, pour moi, la question des Autochtones et des Premières Nations, notre urgence à nous. Il y a eu des initiatives depuis des années, à l’OSM [Orchestre symphonique de Montréal] évidemment, avec l’OSM dans le Grand Nord. Mais permettre le dialogue avec les artistes des Premières Nations est important. » L’OM associera une création autour d’Elisapie Isaac avec Daphnis et Chloé, de Ravel, en ouverture de saison. Le chef les voit unis par « l’évocation de la nature ».

Parmi les compositeurs, outre Elisapie Isaac et Keiko Devaux, primée aux derniers prix Opus, l’OM n’a pas oublié les grands noms du Québec Denis Gougeon et Simon Bertrand. « Tout est une question de dosage. Pour l’instant, le dosage est assez extrême dans l’autre sens », reconnaît le chef. Mais pas question d’oublier ses fondamentaux.

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