Big Thief réveille son dragon intérieur au Théâtre Olympia

L’autrice-compositrice-interprète Adrianne Lenker en spectalce à Coachella en 2018
Photo: Matt Cowan Getty Images via AFP L’autrice-compositrice-interprète Adrianne Lenker en spectalce à Coachella en 2018

Le Théâtre Olympia affichait complet en ce lundi de Pâques pour le retour en ville du quatuor américain Big Thief, auteur d’un des meilleurs enregistrements de cette année encore jeune, Dragon New Warm Mountain I Believe in You. Et dans la salle, nous avons senti le souffle chaud dudit dragon, l’orchestre privilégiant hier soir les orchestrations de guitares électriques et ses délires distorsionnés à l’éclectisme country-folk-rock qui caractérise le brillant album double paru en février dernier. Comme un phare dans la tempête de décibels, la voix stridente et fébrile d’Adrianne Lenker, leader et principale compositrice du groupe, qui a accaparé toute notre attention.

Le concert avait débuté il y a plus d’une heure déjà lorsque, juste après que Big Thief ait étonné tout le monde avec une version complètement transformée de la chanson titre du nouvel album, la douceur des orchestrations de mandoline remplacée par de sourds accords de guitare rock accentuant la rythmique chaloupée de la version studio, un technicien de scène a passé une guitare acoustique au cou de Lenker.

Le geste avait quelque chose de frappant : après une heure d’intempestives interprétations, Big Thief levait un instant le pied de la pédale à distorsion. Le récent album a beau naviguer entre le rock exploratoire des débuts de Big Thief et le folk mélodieux (à l’image des deux albums solo que Lenker a lancés en 2020, Songs et Instrumentals), depuis le début de la soirée, cette performance était joyeusement échevelée. Guitares branchées ou pas, nous reconnaissions la nature musicale intuitive et spontanée du groupe, qui rend d’ailleurs si uniques ces nouvelles chansons aux arrangements imprévisibles.

C’était assumé. Pas de violon, pas de piano, ni même de ces attendrissants et imparfaits chœurs venant cajoler Lenker sur la magnifique Sparrow, offerte peu avant le rappel. Cette ballade country-folk n’avait rien perdu au change, remarquez : après cette dizaine de chansons corrodées par le jeu vif aux guitares d’Adrianne Lenker et de son ex-époux Buck Meek (lui aussi a profité de la pandémie pour offrir un album solo, Two Saviors, son second), Big Thief semblait ouvrir les bras pour embrasser les quelque deux mille fans réunis à l’Olympia.

Le dragon a craché tôt, faisant rougir le rock de Black Diamond (tirée de Capacity, 2017), les guitares fonçant dans le bruit sur Love Love Love (du dernier album) un peu plus tard, après qu’Adrianne Lenker (qui économisait ses interventions auprès du public) a raconté son premier séjour à Montréal, un road trip de quatre jours vécu à toute vitesse alors qu’elle n’avait que seize ans. De la très longue finale de Love Love Love durant laquelle Lenker a fait un vacarme de larsens, le groupe s’est fondu dans la magnifique, et toute aussi abrasive, Shark Smile.

Il fallait s’attendre à voir le groupe se transformer, et ses chansons avec lui, du studio à la scène, qui plus est une scène de cette taille. À l’évidence, Big Thief a choisi de ne pas faire dans la dentelle comme sur son dernier album, explorant plutôt l’énergie du rock et les textures de guitares électriques – qui, incidemment, ont rendu encore plus pertinente l’invitation lancée à la compositrice ambient Kara-Lys Coverdale qui, en première partie, a inondé la salle de denses et mouvants sables sonores.

Dans tout ce brouhaha, les grandes mélodies de Lenker avaient toujours la main haute, la voix de la musicienne s’imposant sur le jeu expansif de ses collègues. C’est elle qui menait le bal et qui offrait les solos les plus furieux, mais soulignons tout de même le formidable jeu du batteur James Krivchenia, réalisateur de l’album (qui, évidemment, a aussi lancé la semaine dernière un album solo, l’expérimental Blood Karaoke). Fameux, ce Krivchenia, toujours à l’écoute de ce que brassait Lenker dans sa marmite à distorsions, très créatif dans son jeu, plus jazz même, dans l’esprit, que rock.

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