Yannick Nézet-Séguin remporte un prix Grammy

Le chef d'orchestre Yannick Nézet-Séguin
Photo: François Goupil Le chef d'orchestre Yannick Nézet-Séguin

Le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin a remporté dimanche un des trois prix Grammy pour lesquels il avait été mis en nomination par la Recording Academy. Édité par Deutsche Grammophon en janvier dernier, l’enregistrement de la performance des Symphonies nos 1 et 3 de la compositrice afro-américaine Florence Price (1887-1953) par le Philadelphia Orchestra qu’il dirigeait a été récompensé du prix de la Meilleure performance orchestrale. Il s’agit du premier Grammy de sa carrière, reçu durant une journée où furent couronnés Olivia Rodrigo et Jon Batiste.

À titre de chef de l’orchestre du Metropolitan Opera, Yannick Nézet-Séguin était aussi en nomination pour le prix du Meilleur enregistrement d’opéra pour l’album Poulenc : Dialogues des Carmélites, remporté par la chef américaine Karen Kamensek, qui dirigeait aussi le MET pour une interprétation d’Akhnaten de Philip Glass.

Il était enfin en lice pour le prix du Meilleur album solo vocal classique en tant qu’accompagnateur de la mezzo-soprano Joyce DiDonato sur l’album Schubert : Winterreise. Yannick Nézet-Séguin est directeur musical du Philadelphia Orchestra depuis 2012, en plus de ses fonctions au MET, à l’Orchestre Métropolitain, au Rotterdams Philharmonisch et à l’Orchestre de chambre d’Europe.

« Je ne suis pas très attaché aux remises de prix – c’est d’habitude quelque chose qui me fait plaisir si j’en reçois, mais je dois dire que celui-ci revêt quelque chose de particulier, pour moi et pour l’Orchestre de Philadelphie », a déclaré au Devoir le récipiendaire.

« C’est mon premier Grammy, j’en suis heureux, mais aussi pour le travail que nous avons fait, l’orchestre, Deutsche Grammophon et moi, pour remettre en valeur [le travail] de Florence Price, une compositrice négligée, oubliée, et qui aurait dû, de son vivant, connaître un succès formidable. Mais comme elle l’a dit elle-même, sa race et son sexe lui ont nui, or nous voilà plusieurs décennies plus tard à honorer sa mémoire. »

« C’est un travail qui doit partir des plus grandes institutions, comme Deutsche Grammophon, l’Orchestre de Philadelphie et les Grammys : souligner le travail de cette compositrice. Et ça se poursuivra : nous enregistrerons l’intégrale de ses pièces orchestrales, ce qui nous motive beaucoup », a ajouté Yannick Nézet-Séguin, soulignant au passage qu’il s’agit du premier Grammy pour une performance orchestrale que remporte l’Orchestre de Philadelphie en 120 ans d’histoire.

« Après dix ans à diriger l’orchestre, j’en suis vraiment très fier ». L’œuvre de Florence Price sera bientôt présentée (à nouveau) à Montréal par l’Orchestre Métropolitain, promet le chef d’orchestre.

Une première en 64 ans

Pour la première fois en 64 ans d’histoire, la cérémonie des prix Grammy s’est tenue à Las Vegas. Et si ce gala s’est avéré sans histoires mais farci de belles performances, c’était probablement au bénéfice de l’industrie de la musique, rassurée par sa bonne conduite après la disgrâce survenue la semaine dernière durant la cérémonie des Oscars à laquelle l’animateur de la soirée, l’humoriste Trevor Noah (très bon), a fait subrepticement allusion lors de son numéro d’ouverture. Les organisateurs avaient planifié un hommage musical aux victimes de la guerre en Ukraine, orchestré par John Legend et mettant en vedette des artistes du pays décimé ; pour l’occasion, le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait préenregistré un message destiné à l’auditoire du gala des Grammys.

Le gala télévisé a fait une belle jambe à ses nouveaux chouchous, à commencer par le duo Silk Sonic (Bruno Mars et Anderson. Paak). Avant même d’avoir lancé leur album rétro-funk-disco, ils avaient été invités à ouvrir la cérémonie en 2021 ; ils ont à nouveau performé leur chanson 777, puis remporté les prix Enregistrement de l’année et Chanson de l’année pour Leave the Door Open, qui se sont ajoutés aux Grammy de la Meilleure chanson R & B et Meilleure performance R & B, remporté ex aequo avec Jazmine Sullivan (pour Pick Up Your Feelings). À seulement 19 ans, la Californienne Olivia Rodrigo semble déjà avoir touché le sommet. Propulsée par son succès Drivers Licence qu’elle a interprété durant le gala, elle s’est mérité le prix de la Révélation de l’année (« Best new artist ») , de la Meilleure performance pop solo (pour son hit) et du Meilleur album pop vocal (Sour).

Mais comme le spécifiait Trevor Noah en ouverture, cette cérémonie fut essentiellement un long concert durant lequel on a distribué de petits gramophones dorés. Parmi les moments les plus spectaculaires, retenons la performance, brillamment chorégraphiée, de la mégastar colombienne J Balvin, le numéro athlétique aux nombreux changements de costumes de Lil Nas X, les plateaux élaborés du numéro de la sensation k-pop BTS, le sobre, mais minutieux, medley du rappeur Nas (accompagné d’un band jazz) et l’hommage, senti, à Tony Bennett rendu par une Lady Gaga pas vraiment en voix ce soir-là.

Trophées en vrac

Montréalaise d’origine aujourd’hui établie à Nashville, Allison Russell avait récolté trois nominations dans la foulée de son splendide album Outside Child. Autrice, compositrice, chanteuse et clarinettiste, elle a offert une élégante performance de la chanson Nightflyer durant ce premier gala, mais a fait chou blanc dans les catégories Meilleur album – American roots, Meilleure chanson – American roots et Meilleur album Americana.

Deux nouvelles catégories de prix ont été créées pour cette 64e édition de la cérémonie dans le but d’offrir une meilleure visibilité aux artistes issus des minorités. Le prix inaugural du Meilleur album Música urbana fut remporté par l’immensément populaire Bad Bunny pour son disque El Último Tour Del Mundo, alors que celui de la Meilleure performance en musique « globale » — nouvelle désignation de ce qui était autrefois appelé « musique du monde » — a récompensé la brillante Arooj Aftab pour sa chanson Mohabbat. Pakistanaise d’origine ayant pris racine à New York, l’autrice, compositrice, réalisatrice et interprète s’inspire du jazz et du folk pour réinterpréter l’héritage musical du sous-continent asiatique ; elle offrira un concert le 5 juillet prochain au Club Soda, à l’affiche du Festival international de jazz de Montréal.

Le groupe rock Foo Fighters était en nomination dans trois catégories et devait offrir une performance lors du gala télévisé. En deuil de son batteur, Taylor Hawkins, décédé subitement le 25 mars dernier, le groupe a annulé sa présence aux prix Grammy et n’a pu récolter ses statuettes remportées dans les catégories de la Meilleure performance rock (pour la chanson Making a Fire), Meilleure chanson rock (pour Waiting on a War) et Meilleur album rock (pour Medicine at Midnight). Durant la performance, spectaculaire, de sa chanson Happier Than Ever, Billie Eilish portait un chandail à l’effigie du défunt musicien.

Quelle belle surprise de voir Joni Mitchell se rendre d’abord au podium récolter son Grammy du Meilleur album historique (compilation) pour Joni Mitchell Archives, Vol. 1 : The Early Years (1963-1967), puis présenter la performance de Brandi Carlisle lors du gala télévisé ! Sa santé vacillante avait semé ces dernières années l’inquiétude auprès de ses fans, qui ont dû être rassurés de la voir de si bonne humeur au moment de prononcer son discours de remerciement.

Lors du premier gala, l’icône béninoise Angélique Kidjo a remporté le cinquième prix Grammy de sa carrière grâce à Mother Nature, Meilleur album de musique « globale », alors que le musicien canadien Alex Cuba a reporté celui du Meilleur album pop latino pour Mendó. Dans de tout autres genres musicaux, Tyler, the Creator a remporté le trophée du Meilleur album rap (pour Call Me if You Get Lost), St. Vincent a remporté le prix du Meilleur album alternatif (pour Daddy’s Home), Rhiannon Giddens et Francesco Turrisi ont recueilli celui du Meilleur album folk (pour le superbe They’re Calling me Home), Esperanza Spalding celui du Meilleur album jazz vocal (pour Songwrights Apothecary Lab) et Chick Corea un Grammy posthume pour son solo improvisé sur l’enregistrement de Humpty Dumpty (Set 2).

Le compositeur et chef d’orchestre Jon Batiste se présentait en début de journée en position de tête dans la course aux prix Grammy avec onze nominations ; avant même le début du gala télévisé, il en avait déjà remporté quatre : Meilleur vidéoclip (pour la chanson Freedom), Meilleure performance roots et Meilleure chanson roots pour Cry et Meilleure musique à l’image (« Best Score Soundtrack for Visual Media ») pour sa musique du film Soul (coécrite avec Trent Reznor et Atticus Ross), un prix reporté ex æquo par Carlos Rafael Rivera, compositeur de la musique de la minisérie The Queen’s Gambit. Lors d’une performance particulièrement élaborée, il a interprété Freedom et coiffé la soirée en recueillant le prix du Meilleur album de l’année pour We Are. Plusieurs spectateurs ont dû découvrir que le chef de l’orchestre maison du Late Show with Stephen Colbert avait ce qu’il faut pour mener sa propre carrière solo.

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