L'Opéra de Montréal à la rescousse des malades de la COVID longue durée

Atteinte de la COVID longue durée depuis 2020, Violaine Cousineau fait partie d’un groupe de malades qui se sont inscrits au programme Respirer.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Atteinte de la COVID longue durée depuis 2020, Violaine Cousineau fait partie d’un groupe de malades qui se sont inscrits au programme Respirer.

Violaine Cousineau ne peut fixer bien longtemps son écran, qui lui fait mal aux yeux. Elle a aussi du mal à suivre les conversations.

Professeure de littérature, elle n’a pas pu lire un seul livre depuis 18 mois. Elle ne peut pas non plus parler très longtemps sans s’épuiser. Pourtant, lorsqu’elle chante, sa voix est étonnamment juste et puissante.

Atteinte de COVID longue durée depuis octobre 2020, elle fait partie d’un groupe de malades qui se sont inscrits au programme Respirer, mené par l’Opéra de Montréal en collaboration avec l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM).

Dans son écran, des femmes et quelques hommes atteints de COVID longue durée suivent avec attention les directives données par Charlotte Gagnon, chanteuse d’opéra et professeure de yoga. 

La première partie de l’atelier consiste à les faire respirer longuement et calmement, parfois en se plaçant les mains sur les côtes, à la manière de Carmen dans l’opéra du même nom.

Puis, à travers cette respiration, les participants répètent quelques notes, jusqu’à la fin de l’atelier, où ils entonnent quelques strophes du célèbre opéra.

Au début de l’atelier, on les a tout de même mis en garde contre les risques d’étourdissement, d’essoufflement et d’hyperventilation.

« Ça fait vraiment du bien », dit Violaine Cousineau, qui n’a pourtant pas eu beaucoup d’occasions de se réjouir depuis 18 mois. « Ne serait-ce que pour la détente, je suis sûre que le stress a un impact sur l’inflammation. » Forcée d’arrêter de travailler et incapable de se déplacer très longtemps, elle vient de dormir tout l’après-midi.

La respiration, la base de l’art lyrique

Lui-même tenu de mettre un frein à presque toutes ses activités en raison de la pandémie, l’Opéra de Montréal a eu l’idée de mettre à profit la formation de ses chanteurs dans le combat contre la maladie.

« L’idée, c’était que l’Opéra de Montréal contribue à la lutte contre la COVID, en plus d’aider les chanteurs d’opéra à être actifs », dit le directeur de l’action communautaire et éducative de l’institution, Pierre Vachon. 

Les personnes atteintes de la COVID longue durée ont des problèmes de respiration, « et la respiration, c’est la base de notre art », dit-il. « On met à profit les techniques des chanteurs d’opéra, de détente et de gestion du stress. »

Les ateliers prennent pour l’instant la forme d’un projet pilote. L’Opéra de Montréal travaille de concert avec la Clinique de recherche post-COVID-19 de l’IRCM et sa directrice, la Dre Emilia Liana Falcone, qui espère mettre sur pied un protocole de recherche sur la question cet automne.

C’est la chanteuse Charlotte Gagnon qui a élaboré le programme. « L’idée de la chose est venue il y a un peu plus d’un an. D’autres opéras du monde, dont le English National Opera, ont créé des programmes similaires. Et Pierre Vachon s’est dit qu’on devrait faire de même », dit-elle. Chanteuse depuis 16 ans, elle avait entrepris de se qualifier comme professeure de yoga juste avant que la COVID-19 ne frappe.

« Je cherchais à compléter mes revenus de chanteuse, raconte-t-elle. Je faisais beaucoup de yoga, et en yoga, le concept principal, c’est allier le geste et la respiration. Et le chant, c’est exactement la même chose : on coordonne le souffle avec un geste. »

Aphone pendant trois mois

 

Les ateliers ont également comme bénéfice de regrouper virtuellement des personnes vivant le même genre de problèmes, et qui ont souvent de la difficulté à se déplacer. « Ça leur fait du bien de chanter, mais aussi de se retrouver entre eux et de parler de leurs symptômes. »

Au début de sa maladie, Violaine Cousineau a été complètement aphone pendant trois mois. C’est à la faveur des grands froids de l’hiver qu’elle a retrouvé sa voix — et sa capacité de chanter.

« Mais je ne peux pas lire une partition », dit celle qui était en pleine forme avant la pandémie et qui a étudié la musique lorsqu’elle était enfant.

Autre mystère de la maladie qui l’affecte : les examens de ses poumons et de son cœur ne laissent rien transparaître. Quant aux symptômes neurologiques, elle les attribue à une encéphalomyélite myalgique, qu’on appelle aussi syndrome de la fatigue chronique, liée à la COVID-19.

« C’est une hypothèse », dit la Dre Thao Huynh, qui est aussi spécialisée dans l’étude et le traitement de la COVID longue durée. « On pense que c’est peut-être une connexion entre le cerveau et les poumons. »

Bien qu’elle ne soit pas impliquée dans le projet Respirer, la Dre Huynh ne doute pas que le chant soit bénéfique pour les personnes atteintes. « Ça crée une détente, et ça peut permettre aux poumons de prendre de l’expansion », dit-elle.

Se faire traiter de « folles »

On l’a déjà remarqué : la COVID longue durée semble affecter davantage les femmes. « Les plus chanceuses ne se sont pas fait traiter de folles par leur médecin », souligne Violaine Cousineau.« Les gens ne les croient pas. C’est le cas de presque tous mes patients, non seulement avec les médecins, mais aussi avec les employeurs et même les CLSC, dit la Dre Huynh. Ce sont des gens motivés qui veulent travailler. Mais ils font beaucoup de rechutes. »

Lorsqu’elle contemple sa bibliothèque pleine de livres qu’elle ne peut pas lire, Violaine Cousineau a les larmes aux yeux. Après 18 mois, certains de ses symptômes s’aggravent, et ses chances de s’en sortir sans séquelles semblent maintenant s’amenuiser.

De son côté, après presque deux ans de pause forcée, l’Opéra de Montréal prévoit quant à lui remonter sur scène en mai pour livrer La flûte enchantée, de Mozart. Si la COVID le veut, évidemment.
 


Une version précédente de ce texte identifiait Charlotte Gagnon comme étant Catherine Gagnon. Nous avons corrigé la faute. Nos excuses. 

 

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