Le rap québécois prend d’assaut la Maison symphonique

Alaclair Ensemble et les membres de l’orchestre lors du spectacle intitulé L’OSM au rythme du hip-hop
Antoine Saito Alaclair Ensemble et les membres de l’orchestre lors du spectacle intitulé L’OSM au rythme du hip-hop

C’est quand même étrange d’être à la Maison symphonique et d’entendre quelqu’un sur scène crier dans un micro : « Faites du bruit pour l’Orchestre symphonique de Montréal ! »

Celui-là, c’était Koriass, maître officieux de cette cérémonie réunissant mardi soir (et encore mercredi et jeudi) Sarahmée, FouKi, Alaclair Ensemble, Dead Obies et les membres de l’orchestre pour cette expérience, inégale mais agréable, intitulée L’OSM au rythme du hip-hop. La clé du concept est dans l’intitulé : le grand orchestre montréalais se mettra au service de ces populaires rappeurs québécois. Ce fut, comme l’a souligné Koriass, un « show de rap » après tout, pas de musique classique.

Il a demandé du bruit à une foule assurément plus jeune que celles devant lesquelles l’orchestre a l’habitude de s’exécuter, ce qui devait aussi paraître étrange aux membres des premières rangées des sections de cordes. La cheffe d’orchestre Dina Gilbert, elle, affichait un sourire espiègle ; celle qui fut l’assistante de Kent Nagano et de l’OSM de 2013 à 2016 et qui a occupé le pupitre de plusieurs productions à travers le monde a aussi développé une affinité avec le hip-hop, surtout en France, collaborant au fil des ans avec MC Solaar, Bigflo & Oli et I AM — elle finira bien un jour par diriger l’OSM avec les vétérans marseillais lorsque seront reprogrammées les quatre représentations de IAM X OSM qui devaient avoir lieu en mai prochain.

Photo: Antoine Saito Dina Gilbert

Tout ça pour dire que la tâche de Dina Gilbert était plus complexe qu’il n’y paraissait. Car c’est d’équilibre qu’une telle proposition a besoin pour être réussie. Les bons accents toniques au bon moment, sur le bon rythme, mais sans forcer la note et sans provoquer le chaos qui étoufferait l’âme de la chanson originale. Une tâche qu’elle partage évidemment avec les deux orchestrateurs (Hugo Bégin et Blair Thompson), chargés de traduire pour grand orchestre une chanson très souvent conçue à l’ordinateur, avec des sons synthétiques ou échantillonnés.

Ajoutez à cela le casse-tête que représente la sonorisation d’une production de cette ampleur : la voix des rappeurs doit être amplifiée, alors que l’orchestre ne l’est pas. Toutes les interprétations s’appuyaient sur des pistes rythmiques synthétiques, elles aussi amplifiées, au risque de prendre trop de place et de reléguer l’orchestre au siège du passager. Ainsi, Éléphant de Koriass en ouverture a frôlé la cacophonie, les tambours canardant depuis l’arrière, les cordes et les cuivres se marchant sur les pieds. Ses performances en seconde partie du spectacle étaient beaucoup mieux réussies, Montréal Nord (le groove finement accentué par les échanges entre violons et cuivres) et 3e Avenue, plus douce celle-là, atteignant leur cible.

Photo: Antoine Saito Sarahmée

Le travail des orchestrateurs a particulièrement bien servi le répertoire de Sarahmée, d’abord. Après Koriass en ouverture, elle a offert Fuego (la piste rythmique était un brin envahissante) et On est ensemble, le rythme afrobeat pas trop lourd de cette dernière donnant beaucoup de place aux couleurs des cuivres, ce fut franchement emballant — et encore pour ces splendides versions de De près et Sourde, les cordes ajoutant de la prestance et de la gravité à ces compositions. Belle surprise aussi du côté de FouKi, qui l’a suivie avec des relectures originales de Oui toi et Copilote — malheureusement sans l’auteur du succès radio, Jay Scøtt, qui a dû se désister pour des raisons de santé, tout comme la rappeuse Calamine.

Alaclair Ensemble (sans Ogden) et Dead Obies complétaient l’affiche. Curieux mais festif choix de chansons pour Alaclair en première partie : Mets du respect dans ton bac (qui fait la promotion du recyclage) et Ça appelle (la richesse des orchestrations était remarquable sur celle-ci), chaotiques, mais en raison de la folie de ces débonnaires MC, pas du tout impressionnés par le bataillon d’instrumentistes les mettant en valeur derrière eux. Dead Obies est passé juste avant la pause avec Run Away et Break, mais a mieux profité de l’orchestre sur l’excellente Explosif, servie dans la dernière portion du spectacle, enfilée avec les bombes de FouKi (l’imparable Gayé), Koriass (Cinq à sept) et Alaclair Ensemble (Ça que c’tait). Cette finale avait du coffre !

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