Le monde façon Stromae

Du propre aveux de Paul Van Haver, alias Stromae, le doute l’a étreint quelques jours avant la sortie de «Multitude», un disque moins dance, moins électronique que ses deux précédents.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Du propre aveux de Paul Van Haver, alias Stromae, le doute l’a étreint quelques jours avant la sortie de «Multitude», un disque moins dance, moins électronique que ses deux précédents.

Moins d’un mois avant sa performance au festival californien Coachella, Paul Van Haver, alias Stromae, faisait un saut au Québec pour apparaître dimanche dernier sur le plateau de Star Académie et rencontrer hier les médias. Retrouvée dans un salon de l’hôtel Fairmont Le Reine Elizabeth, la star belge nous parle de cette « photographie du monde » qu’est son tout récent album Multitude et de l’effet, insoupçonné, que peuvent avoir ses chansons sur nous.

Dans le refrain de sa chanson Fils de joie, Paul (il préfère qu’on l’appelle Paul en entrevue) se met dans la peau dudit fils : « Mais oh !, laissez donc ma maman / Oui, je sais, c’est vrai qu’elle n’est pas parfaite / C’est un héros, et ce s’ra toujours fièrement / Que j’en parlerai, que j’en parlerai / J’suis un fils de pute, comme ils disent, après tout c’qu’elle a fait pour eux. »

Les images, impériales, du vidéoclip furent tournées à Kiev en de meilleurs temps. « Durant le tournage, on me parlait beaucoup de la chanson L’enfer », extrait dévoilé le 9 janvier dernier lors d’un coup d’éclat en plein téléjournal, sur la chaîne française TF1. « Puis, une fille qui porte le cercueil [dans le clip] m’a dit que c’est un peu l’histoire de sa mère que je raconte dans la chanson Fils de joie, et ça m’a vraiment touché. Elle m’a dit : “Ouais, ma mère sera trop fière de savoir que je joue dans le clip !” On ne se rend pas compte qu’en racontant des histoires comme ça, on raconte parfois un peu la vie des gens. »

« Et ce qui est marrant, c’est que ce qui touche les gens, ce n’est jamais ce que tu as imaginé », ajoute-t-il. Sauf pour la chanson L’enfer, un texte où il évoque les troubles de santé mentale qui l’ont accablé de « pensées suicidaires », mais aborder ce sujet précis avec le musicien nous a été proscrit par sa maison de disques. Paul, de toute façon, voulait à ce moment-ci plutôt parler de la chanson Riez, « une chanson [dont la réaction auprès du public] m’a surpris. C’est un morceau que j’ai écrit vite fait — enfin, pas vraiment vite fait, mais c’est un morceau assez simple, couplet-refrain-couplet-refrain. Un sujet assez grave aussi, le mec qui n’a pas de papiers ; à la limite, ça parle de ceux qui meurent dans la Méditerranée ou à la frontière mexicaine, des gens qui ont envie de pouvoir rêver grand. Jamais je me disais que ça toucherait autant ».

« J’écris des chansons, mais voilà, je n’ai pas toujours le recul pour me dire : “Ah, ça, c’est fort”. Tu ne peux pas prévoir ça. » D’où ce doute qui, avoue-t-il, l’a étreint, quelques jours avant la sortie de Multitude, un disque esthétiquement moins dance, moins électronique que ses deux précédents.

« Plus la date de sortie approchait, plus je me disais : “Ouais, en fait, peut-être que je suis complètement à côté de la plaque et que ça ne va pas aller”. Je crois que c’est sain de se poser ces questions. C’est dans ma personnalité : être sûr de moi, ça ne me ressemble pas, alors c’est normal que je me pose ces questions. Mais, finalement, je suis assez en paix avec ce qu’on a fait — parce qu’on était vraiment beaucoup à travailler sur cet album », qui puise dans les cultures musicales de l’Afrique, de l’Orient et de l’Amérique latine pour développer ce que Paul appelle sa « photographie du monde ». « C’est ce que je disais en interview : World is the new pop. La musique pop et les musiques du monde, c’est la même chose, quoi. »

En moins électro-dance toutefois, relevions-nous. Vrai, reconnaît Paul en apportant une nuance : « J’aime toujours danser, j’aime toujours faire danser les gens, et il y a des chansons dansantes quand même sur l’album, quoiqu’on ne retrouve plus le kick sur tous les temps. Je pense que la “dansabilité” — si je puis dire — des morceaux a évolué. Moi, ce n’est plus sur de la dance que j’ai envie de m’éclater, c’est plus sur des trucs plus groovy, comme ce dont on parlait, la musique nigérienne, l’afrobeat, l’amapiano [sud-africain], des trucs plus posés, quoi. J’ai l’impression de rechercher davantage l’authenticité du groove, c’est ça qui m’intéresse. [Multitude], c’est une recherche de grooves. C’est encore dansant, mais dansant autrement. »

Assez, en tout cas, pour s’attendre à de beaux moments auprès de Stromae en concert. Il a offert trois « avant-premières » à Bruxelles, à Paris et à Amsterdam, manière à la fois de faire découvrir ses nouvelles chansons avant la sortie de l’album et de répéter en vue de ses performances à Coachella les 16 et 23 avril prochain. « J’ai hâte, mais je suis un peu stressé, confie-t-il. Parce que c’est quand même Coachella, parce que c’est une importante vitrine. Je veux juste réussir mon coup, quoi. Faire de mon mieux, faire que ça se passe bien, que les gens soient contents et qu’ils en aient pour leur argent. »

Et comme à sa première participation à Coachella en 2015, c’est toute la chanson francophone que Stromae défendra sur la grande scène avec, de surcroît, un nouvel album où les textes, lourds de sens, s’arriment mieux qu’auparavant à ses musiques, plus mûres et ingénieuses.

« Ah !, ça me fait plaisir d’entendre ça parce que c’est un truc que j’essaie vraiment de faire, répond Paul. Et que c’est vrai que, de temps en temps, on a peut-être tendance en francophonie à mettre le texte trop devant et à finalement ne plus faire attention à la musicalité, alors que ça reste quand même de la musique. Moi, je mets les deux au même niveau : l’écriture et la musicalité sont tout aussi importantes pour moi. Et je ne pense pas que le français sonne moins bien que l’anglais, ça, j’en suis vraiment convaincu ! C’est un truc qu’on disait un peu dans les années 2000 et 2010 : l’anglais est une langue qui sonne mieux que les autres. Je n’y crois pas ; c’est juste que la musique anglo-saxonne est partout, alors forcément on a tendance à le croire, mais je ne pense pas qu’elle sonne mieux que la musique italienne, espagnole ou française. »

Stromae sera en concert au Centre Bell de Montréal les 25, 26 et 27 novembre et le 14 décembre, et au Centre Vidéotron de Québec le 11 décembre.

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