Symphonie et vérité, ou quand Alexander Shelley croise Peter Jennings

L’Orchestre du Centre national des arts à Ottawa et Alexander Shelley explorent le thème de «la vérité à l’ère moderne» avec la première de la «Symphonie no 13» de Philip Glass. L’œuvre est une commande de l’Orchestre, écrite à la mémoire du journaliste canadien Peter Jennings, une ode à la liberté de la presse.
Photo: André Ringuette L’Orchestre du Centre national des arts à Ottawa et Alexander Shelley explorent le thème de «la vérité à l’ère moderne» avec la première de la «Symphonie no 13» de Philip Glass. L’œuvre est une commande de l’Orchestre, écrite à la mémoire du journaliste canadien Peter Jennings, une ode à la liberté de la presse.

Mercredi, à Toronto, l’Orchestre du Centre national des arts d’Ottawa, dirigé par Alexander Shelley, créera sur le thème « La vérité à l’ère moderne » la 13e Symphonie de Philip Glass. Le Devoir assistera le 5 avril à Carnegie Hall à la première américaine de cette œuvre dédiée au journaliste canadien Peter Jennings, célèbre chef d’antenne du réseau ABC.

« La vérité à l’ère moderne ». L’ambition est saisissante. Comment la musique peut-elle porter un tel défi d’illustration ? On sait le directeur musical de l’Orchestre du Centre national des arts, Alexander Shelley, préoccupé par les questions de société. Il nous avait tendu un miroir avec le disque Life Reflected (2017). Mais aborder le sujet de la vérité et de l’information est un défi étonnant.

C’était il y a deux ans

« Lorsque j’ai discuté avec l’équipe du Centre national des arts sur ce qui pouvait nous guider en matière de programmation, nous abordions des thèmes comme les changements climatiques, la polarisation de la politique, les questions d’identité, l’information, les guerres. Tout nous ramenait à une question centrale : d’où tirons-nous nos informations et comment les valorisons-nous ? » explique Alexander Shelley au Devoir.

À une époque prépandémique, il avait déjà lieu de se demander où se niche la vérité alors que le nombre d’informations accessibles à chaque individu n’a jamais été aussi élevé. En même temps, comme le souligne Alexander Shelley, « nos schémas de pensée nous sont renvoyés comme des miroirs par des algorithmes afin de renforcer nos opinions plutôt que de les remettre en question ».

« C’est à ce moment-là que la famille de Peter Jennings est venue vers nous avec l’idée de commander une œuvre à sa mémoire », se souvient le chef. Le Torontois Peter Jennings (1938-2005) fut le légendaire chef d’antenne de la chaîne ABC de 1983 à 2005, rendu célèbre entre autres par ses marathons, tels les 17 heures sans discontinuer à l’antenne après les attentats du 11 Septembre. « Je n’ai pas grandi avec Peter Jennings de la même manière que les Américains et les Canadiens, dit le Britannique Alexander Shelley, mais j’ai lu sa biographie et il m’a semblé que pour au moins une génération, et peut-être deux, il incarnait la vérité de l’information. » Alexander Shelley note que les choses ayant changé depuis 15 ans, le Canadien est probablement l’un des derniers à avoir personnifié cela.

À l’origine du projet, il n’y avait ni COVID ni menace de guerre en Ukraine. « Nous avions une date de concert à Carnegie Hall en 2020. Il y avait les élections américaines avec Donald Trump, les fake news et les attaques contre les médias. C’était alors un sujet majeur. »

Le lien avec Philip Glass s’est fait d’autant mieux que le compositeur avait reçu le prix Glenn Gould en 2015, l’Orchestre du CNA jouant alors sa 8e Symphonie. « La nouvelle œuvre n’a pas été commandée comme une symphonie. C’est Philip Glass qui en a fait sa 13e Symphonie. » Alexander Shelley note que la composition de 25 minutes s’inscrit dans le prolongement du style de Philip Glass, dont témoigne aussi la 12e Symphonie (2019) « Lodger », « troisième symphonie reposant sur un album de David Bowie ».

En pratique, le propos est « abstrait ». « Il n’y a pas de thème issu de la vie de Peter Jennings ou de narration. Il faut composer ce en quoi on croit et laisser l’auditeur ressentir ce qu’il veut. » Le chef note cependant un subtil jeu de distorsions dans cette symphonie, où Glass superpose des accords qui créent des dissonances furtives : « Je n’ai pas arrêté de voir des sol dièse contre des sol naturels ou des do dièse face à des do naturels. J’ai toujours vérifié si c’étaient des erreurs de copie ou des dissonances délibérées. C’est une épice dans le langage et de la couleur dans une musique qui ondule organiquement et conduit l’auditeur à un état méditatif. »

La vérité d’État

Le reste du programme est là pour nous faire réfléchir et nous plonger en 2022. Alexander Shelley insiste notamment sur la présence de la 9e Symphonie de Chostakovitch. « Certains se demandent s’il faut annuler les œuvres russes. Si vous annulez une symphonie de Chostakovitch, vous manquez la chance de ressentir l’émotion d’un génie qui a vécu sous le joug du totalitarisme et a délibérément créé une capsule envoyée aux générations futures pour dire : “Voilà ce que je ressens.” ; “Ça, c’est l’émotion en Russie en 1943 ou 1944.” ou “Ça, c’est l’émotion après la guerre, quand nous avons dit que nous étions victorieux.” »

Aux yeux du chef, la 9e Symphonie de Chostakovitch « met en doute la manière dont Staline voulait dépeindre le monde ». « Chostakovitch devait composer une 9e Symphonie pour célébrer la victoire de la “Grande Guerre patriotique” (Deuxième Guerre). Le compositeur, qui savait que pendant ce temps, des millions de gens mourraient dans les goulags, devait trouver une solution pour créer une musique subversive qui challenge la propagande. Comment pouvait-il le faire sans finir lui-même au goulag ? »

Alexander Shelley rappelle que Chostakovitch multipliait les fausses pistes, disant alentour qu’il composait une grande œuvre pour orchestre et chœurs (référence, que tous attendaient, à la 9e Symphonie de Beethoven), tout en préparant quelque chose de très différent. « Jamais vous ne pouvez affirmer que c’est subversif, anti-Staline ou antiguerre et pourtant, à chaque moment vous sentez que c’est une œuvre qui tente d’exprimer ce que c’est vivre dans un régime totalitaire ». Par ailleurs, « l’angoisse humaine est palpable. Les deux cadences où il cite la 9e de Beethoven et la 9e de Mahler nous disent en pleine face : “Voilà ce que c’est de vivre dans un monde où la vérité est pervertie et où vous ne pouvez vous exprimer librement”. »

Pour le chef, cette analyse nous mène à une problématique interprétative. « On entend diverses manières d’interpréter le premier et le dernier mouvement. Parfois, c’est jubilatoire, parfois, c’est léger. Ce que je cherche à obtenir, c’est que les moments légers et les marches soient sous le joug de quelque chose : ça bouge, mais il y a comme quelque chose de résistant et de lourd. En termes de couleurs, ce n’est pas bleu, jaune ou rouge ; c’est gris. » Aux yeux du chef, la partition est un modèle et « une source de réflexion » dans le questionnement de « l’idée de la vérité d’État ».

Le climat et le temps

En ce qui concerne la question de la perception des choses et des messages sous-jacents, le chef féru de philosophie se souvient, troublé, d’une expérience personnelle. « J’ai été directeur musical de l’Orchestre de Nuremberg. Mais la première fois que je suis arrivé là-bas comme chef invité, sur le chemin m’amenant en ville, j’ai vu un énorme Colisée. Il avait été construit par Albert Speer, l’architecte du Troisième Reich. Or, je n’en savais rien. Et j’ai dit au chauffeur : “C’est beau ça, c’est quoi ?” Et le chauffeur m’a dit : “On ne peut pas dire que c’est beau, c’est un bâtiment nazi.” Je me suis excusé : “Oh, désolé, je ne savais pas !” »

« J’ai compris que ma réaction spontanée était intéressante. Prenons l’architecture comme une discipline artistique. L’art peut toucher directement nos émotions. Si nous lisons des ouvrages de psychologie comportementale en cherchant à comprendre comment nous pensons, les chercheurs insistent sur le fait que nous prenons des décisions avant même d’y penser. Or, de nombreuses politiques sont définies par la manière dont nous répondons à nos idées préconçues. » Alexander Shelley accorde à l’art la double capacité de « refléter la vérité » et de nous « amener à ressentir des choses ».

Le prochain défi pour Alexander Shelley sera l’expression musicale des changements climatiques. Il s’est notamment intéressé à l’œuvre Become Ocean de John Luther Adams. « La musique est abstraite et émotionnelle. Ce que fait John Luther Adams, c’est altérer la perception du temps. Wagner procède ainsi : il nous plonge dans une perception différente du temps, nous sort du quotidien et nous transporte dans une expérience métaphysique. »

Cette expérience particulière importe aux yeux du chef parce que « le grand défi, lorsqu’on veut sensibiliser sur la question des changements climatiques, c’est la compréhension des grandes périodes de temps. Nous sommes très mauvais dans la perception de choses qui changent lentement sur une longue période ». Des clés supplémentaires nous seront livrées lors de la prochaine saison.

En concert cette semaine

Francis Choinière dirige l’Orchestre FILMharmonique dans Les planètes de Holst à la Maison symphonique, dimanche 27 mars à 14 h.

 

La SMCQ fait le portrait musical du compositeur Jean Lesage à la salle Pierre-Mercure, dimanche 27 mars à 15 h.

 

La violoncelliste Camille Thomas est à la salle Bourgie, jeudi 31 mars à 19 h 30.

 

Le Studio de musique ancienne de Montréal propose Miserere en quatre temps à la salle Bourgie, vendredi 1er avril à 19 h 30.



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