La grande rencontre de Constantinople et de Marco Beasley

Kiya Tabassian et Marco Beasley
Photo: Juan Manuel Kiya Tabassian et Marco Beasley

À la salle Bourgie, samedi, l’ensemble Constantinople, fondé par Kiya Tabassian, retrouvait le ténor Marco Beasley pour un projet, Il Ponte di Leonardo, présenté auparavant à Calgary et à Toronto et, bientôt, en Allemagne.

La programmation d’Il Ponte di Leonardo s’inscrit dans le cadre de la 20e saison de Constantinople. La magie, rare, ressentie lors de cette soirée amène à souligner l’apport majeur de l’ensemble de Kiya Tabassian non seulement à notre vie musicale, mais à l’image d’excellence de la métropole et du Québec projetée à l’international par une telle inventivité et expertise.

Une foule dense se pressait au théâtre Maisonneuve lorsque Jordi Savall et ses musiciens de toutes origines étaient venus présenter Jérusalem, la ville des deux paix en 2010 et Venise millénaire, Porte de l’Orient 770-1797, en 2017. Ce public intéressé par ce métissage des cultures et l’élargissement de nos horizons musicaux doit savoir que ce qui se fait ici, en la matière, est du plus haut niveau. Kiya Tabassian et Constantinople, qui exportent d’ailleurs leur expertise et leur biographie, attestent désormais de concerts dans 240 villes de 54 pays.

La jointure du pont

 

Il Ponte di Leonardo prouve que tout ceci n’est pas du vent . C’est une soirée de haut niveau international, par un ensemble qui s’insère dans une parfaite complémentarité dans notre offre musicale, dont les spectateurs ont été témoins.

Le sujet d’Il Ponte di Leonardo est le suivant : « En 1502, Leonardo da Vinci a dessiné les plans de ce qui serait le plus grand pont au monde à l’époque, et ce, à Istanbul. […] 500 ans après la mort de Da Vinci, le concert donne vie en musique à son projet inachevé et rebâtit ce pont dont il rêvait entre l’Orient et l’Occident. »

Pour ce faire, Kiya Tabassian fait appel à des œuvres musicales tirées de manuscrits des XVIe et XVIIe siècles des bibliothèques d’Istanbul et de Florence. Le principe est de créer des groupes de dipôles musicaux Occident-Orient qui se répondent. Comme Jordi Savall, Tabassian compose la musique interstitielle qui manque et il peut donc recréer, pile au milieu du programme, la « jointure du pont » : un bouleversant dialogue vocal a cappella avec Marco Beasley chantant des vers en Italien et Kabassian mêlant sa voix sur des textes (non mentionnés) du poète perse Rumi.

Toute la conception possède cette suprême délicatesse de l’esprit, bien au-delà de l’écoute musicale ou des très subtiles nuances et des irrésistibles emballements. Une fois la réunion des cultures effectuée, c’est-à-dire dans les groupes musicaux de la seconde partie du programme, il n’est pas un poème perse habillé de musique que Beasley, l’Occidental, ne reprenne après Tabassian. L’effet, avec cette voix qui reste puissante et superbement timbrée, même si le chanteur italien est désormais âgé de 65 ans, est celui d’une amplification du propos.

La qualité de tous les instrumentistes, les éclats de lumière instillés par le kanoun (cithare turque) de Didem Başar, cette fusion spirituelle intense du groupe fut la réponse directe à une interrogation que nous lancions dans Le Devoir du 14 octobre 2021 : « Pourquoi allons-nous au concert ? Quelles expériences cherchons-nous à vivre ? » Ces questions n’ont pas eu, depuis lors, de plus éclatantes, évidentes et brillantes réponses que samedi.

Prochains concerts : De Castille à Samarkand le 9 avril et Ciel de l’Iran le 11 juin.

Il Ponte di Leonardo

Oeuvres italiennes (Tromboncino, Dalza, et anonymes du XVIe siècle) et orientales. Marco Beasley (ténor), Constantinople : Kiya Tabassian (setar, voix et direction), Tanya Laperrière (violon et viole d’amour), Marco Ferrari (ney et flûte à bec), Didem Başar (kanoun), Fabio Accurso (luth), Stefano Rocco (archiluth et guitare baroque), Patrick Graham (percussions). Salle Bourgie, samedi 19 mars.

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