Valentin Silvestrov, patriarche de la musique ukrainienne

Valentin Silvestrov est un emblème.
Photo: Wikimedia Commons Valentin Silvestrov est un emblème.

Nombre d’orchestres ont commencé leurs concerts par l’hymne ukrainien ces deux dernières semaines. Désormais, tous, comme l’ensemble des producteurs, vont tendre à vouloir intégrer dans leur programmation des oeuvres de compositeurs ukrainiens. Valentin Silvestrov, 84 ans, en est l’emblème et le chef de file. Portrait.

Valentin Silvestrov, patriarche et figure de proue de la création musicale ukrainienne, dont la musique a été dirigée lundi soir lors du Concert pour l’Ukraine, au Metropolitan Opera de New York, par Yannick Nézet-Séguin, est en sécurité à Berlin. À 84 ans, le compositeur a été conduit de Kiev vers l’Allemagne via la Pologne le 8 mars dernier.

Il se trouvait samedi dernier chez la pianiste Elisaveta Blumina, avec laquelle Le Devoir s’est entretenu. « Valentin Silvestrov est dans une maison à Berlin pour dix jours, et nous sommes en train de lui trouver un appartement. Les perspectives sont bonnes », nous dit Elisaveta Blumina, qui connaît Silvestrov et sa fille depuis 14 ans.

« Il va bien, il est d’une grande fraîcheur d’esprit, mais il faut temporiser. Là, tout le monde veut quelque chose de lui. Pour le moment, il a plutôt décidé de tout décliner. Même si on va jouer son œuvre jeudi au Konzerthaus de Berlin, il n’ira pas. »

Contestataire dans l’âme

Valentin Silvestrov est un emblème. Tout comme Sibelius incarnait jadis la Finlande, qu’Arvo Pärt est « le » compositeur estonien, Peteris Vasks « le » Letton, ou Giya Kancheli (1935-2019) la voix musicale de la Géorgie, Valentin Silvestrov est « le compositeur ukrainien ».

C’est un état de fait. En 2015, la cheffe ukrainienne Oksana Lyniv, regrettant dans une entrevue le « grand manque de connaissance » sur « l’école de composition ukrainienne », constatait que le compositeur régulièrement joué est Valentin Silvestrov. Elle attirait néanmoins l’attention sur « de très nombreux autres compositeurs qui méritent d’être reconnus, comme Boris Lyatoshinsky, Vitaliy Gubarenko, Yevhen Stankovych, Myroslav Skoryk, Yuri Laniuk ».

Comme Pärt, Vasks ou Kancheli, Valentin Silvestrov possède une voix singulière. D’ailleurs, du temps de l’URSS, cette voix lui a valu d’être ostracisé. Il était en opposition totale au « réalisme socialiste », sans compter qu’en 1968, il s’était fait remarquer en claquant la porte d’une réunion de compositeurs pour protester contre la répression du printemps de Prague.

« Je n’écris pas de musique nouvelle. Ma musique est une réponse et un écho à ce qui existe déjà », revendique-t-il. On a parlé de conservatisme, postmodernisme, néoclassicisme. Mais c’est autre chose : Silvestrov, c’est le son, la raréfaction du son et le silence. L’œuvre fondatrice est Silent Songs (1974-1977) : 1 h 50 de mélodies sur des textes de Pouchkine, Lermontov, Essénine, Keats, Shelley et bien d’autres ; une bulle musicale intime, traduite par Alexei Martinov et Alexei Lubimov, incomparablement supérieurs aux artistes de la version ECM qui laminent l’univers particulier du compositeur.

Volonté de compositeur

 

Silent Songs préfigure cette recherche de l’écho du monde et du temps. « Le tempérament bouillonnant de Silvestrov est tellement en opposition avec sa musique silencieuse », s’amuse Elisaveta Blumina, qui a enregistré chez Grand Piano une anthologie d’œuvres pianistiques, dont deux Valses op. 153 que le compositeur lui a dédiées. « Beaucoup d’œuvres se ressemblent. C’est sa signature. Dans mon disque, dont nous avons discuté le programme, j’ai voulu varier les atmosphères. Silvestrov a un style propre. Il voulait de la pédale au point que, sur certaines pièces, nous avons parfois mis une grosse pierre dessus. Il voulait aussi fermer le couvercle du piano pour couvrir le son. On a fini dans une atmosphère monacale », se souvient la pianiste, qui s’émeut de penser à cette « voix intérieure » émanant d’un compositeur qui détaille de plus en plus ses partitions. « Il veut de plus en plus montrer sa volonté de compositeur, laissant moins de liberté à l’interprète. »

Le tempérament bouillonnant de Silvestrov est tellement en opposition avec sa musique silencieuse. […] Beaucoup d’oeuvres se ressemblent. C’est sa signature. Dans mon disque, dont nous avons discuté le programme, j’ai voulu varier les atmosphères. Silvestrov a un style propre.

 

Silvestrov, aussi promu par Gidon Kremer et Alexei Lubimov depuis longtemps, a composé de la musique instrumentale, orchestrale et vocale. Nous allons l’entendre de plus en plus. Et c’est tant mieux.

Cinq enregistrements

Symphonie n° 7. Ode au rossignol. Christopher Lyndon-Gee. Naxos.

 

Silent Songs. Alexei Lubimov, Alexei Martinov (baryton). Megadisc

 

Oeuvres pour piano. Elisaveta Blumina. Grand piano.

 

Symphonie n° 6. Andrey Boreyko. ECM.

 

Moments of Memory II. Dmitry Yablonsky. Naxos.

 

À voir en vidéo