Annuler un artiste russe combat-il le «soft power»?

Le pianiste russe Alexander Malofeev est devenu indésirable aux yeux de l’OSM, qui a soudain jugé «inapproprié» de l’accueillir.
Photo: Facebook Alexander Malofeev Le pianiste russe Alexander Malofeev est devenu indésirable aux yeux de l’OSM, qui a soudain jugé «inapproprié» de l’accueillir.

Mardi dernier, 24 heures avant son concert, le pianiste russe Alexander Malofeev est devenu indésirable aux yeux de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM), qui a soudain jugé « inapproprié » de l’accueillir. À quoi rime cette sanction fondée sur la nationalité de l’artiste, alors que l’OSM avait reconnu le 3 mars que « son compte Instagram indique clairement qu’il s’oppose à la guerre et prend ses distances par rapport au régime en place à Moscou » ?

La décision de l’OSM à l’égard du jeune Russe a été très majoritairement fustigée sur les réseaux sociaux. Préalablement à l’exclusion de Malofeev, l’OSM avait subi des pressions de la communauté ukrainienne. Pascale Ouimet, cheffe des relations publiques et des relations médias, nous assure que la décision « circonstancielle » de l’institution ne résulte aucunement de ces pressions.

Ne rien exiger

Si la communauté ukrainienne pavoise, le public perçoit instinctivement une ligne de démarcation nette entre les « oligarques culturels », du type Valery Gergiev etAnna Netrebko, et un jeune pianiste russe qui fait sa carrière tranquillement et écrit sur Facebook : « La seule chose que je peux faire en ce moment est prier et pleurer. »

Interrogé par Deutsche Welle, le 7 mars, le jour de sa démission de l’Orchestre de Novossibirsk, le chef Thomas Sanderling déclarait : « La critique du comportement de la Russie ne doit pas conduire à la punition d’innocents. Ce “nous ne voulons pas de Russes ici aujourd’hui” me rappelle les pires moments de l’ère soviétique, quand on disait “nous ne voulons pas d’étrangers”. Cela n’est pas en accord avec nos valeurs d’Européens. » Thomas Sanderling, né en 1942 à Novossibirsk, est le fils de Kurt Sanderling, chef associé de l’Orchestre de Leningrad, qui avait fui les nazis pour se réfugier en URSS.

Cette ligne a été très fortement entérinée par la ministre française de la Culture, Roselyne Bachelot. « J’ai été très claire avec toutes les institutions culturelles : nous ne sommes pas en guerre avec la Russie. Donc il n’y a aucune raison d’avoir une démarche punitive vis-à-vis de ses artistes », a-t-elle dit en marge de la présentation, à son ministère, de la Semaine de la langue française et de la Francophonie.

La ministre Bachelot va plus loin : « Si des artistes russes ont été programmés, il ne s’agit pas de les sommer de prendre position contre le régime de M. Poutine. On imagine la mise en danger d’eux-mêmes et la mise en danger, s’ils sont en tournée dans le monde entier, de leur propre famille. » Mme Bachelot se réfère à la loi votée unanimement le 4 mars à la Douma, qui vise les « auteurs de fausses informations ». Cette loi ne cible pas que les journalistes, mais concerne aussi la liberté d’expression de toute la population sur les réseaux sociaux ou dans la rue, et peut entraîner jusqu’à 15 années de prison.

Conquérir sans les armes

Les demandes de boycottage se font rarement au grand jour, mais certains pensent que les artistes qui tirent la quasi-totalité de leurs revenus de l’étranger et vivent grassement en Russie, qu’ils nourrissent de devises, devraient être priés, pendant un temps, de rester chez eux.

La logique derrière ce raisonnement est de montrer très vite que l’on s’en prend aussi à la diplomatie dite du « soft power », influence par la promotion de valeurs, notamment culturelles, théorisée par Joseph Nye, professeur à Harvard. Mais comment définit-on le « soft power », et comment en tracer les limites ?

Simon Brault, directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada (CAC), s’est distingué par une position très tranchée : « Tant qu’il y a un corridor diplomatique, il y a un espace pour la diplomatie culturelle. Mais dans une situation de guerre, les enjeux de soft power deviennent une situation de suspension », déclare-t-il au Devoir.

« Le CAC est une société de la Couronne, et le Canada, l’un des pays les plus actifs sur le plan des sanctions économiques. » Tout est mis en œuvre « pour que des fonds publics ne soient pas transférés dans quelque domaine que ce soit au profit de l’économie russe ». « Notre position est très précise sur les sanctions, abordée que sous l’angle des demandes de subventions pour des projets. » Simon Brault précise que « la décision du CAC n’est pas d’exercer une chasse aux sorcières vis-à-vis d’artistes russes ou de la production culturelle russe ». Sur les 8000 dossiers traités annuellement par le CAC, « seuls une vingtaine sont concernés par les nouvelles mesures », estime le directeur.

Simon Brault, qui se dit totalement en accord avec tous les propos de la ministre Bachelot, est aussi en phase avec la professeure Jane Duncan, du Département de communication de l’Université de Johannesburg, grande spécialiste des effets du boycottage culturel : « Un boycottage culturel qui isole un régime autoritaire de la communauté internationale est un levier psychologique potentiel, car il empêche ce régime de projeter une image positive. En Afrique du Sud, l’apartheid n’était pas une normalité. Le boycottage culturel contre ce régime a mis fin au déni. »

Tant qu’il y a un corridor diplomatique, il y a un espace pour la diplomatie culturelle. Mais dans une situation de guerre, les enjeux de soft power deviennent une situation de suspension.

 

Dans le cas présent, selon Mme Duncan, « la Russie utilise la culture, les arts et le sport comme des outils de “soft power” : elle exporte ses réussites pour améliorer son image ». Ce modèle de rétorsion a été théorisé. « Il est très important que lorsqu’on monte un boycottage culturel, on ne l’applique pas à l’encontre d’individus sur la base de leur nationalité », nous dit Jane Duncan, formelle : « Un boycottage ne doit se mener que contre les institutions et des individus qui reçoivent des fonds publics pour donner une image positive du pays à l’étranger. »

En d’autres termes, « si le musicien dont vous me parlez n’a pas utilisé son art et sa réputation pour soutenir le régime, s’il n’a pas de relation contractuelle avec le régime russe qui lui demanderait de promouvoir les politiques russes à l’étranger, il n’y a aucun argument suffisant pour empêcher cet artiste de se produire au Canada ».

Simon Brault, qui dirige également la Fédération internationale des conseilsdes arts et des agences culturelles, supervise les positions de 70 pays et voit plusieurs membres suspendre des subventions « avec des enjeux parfois complexes, parce que beaucoup d’argent russe est investi dans le système culturel de ces pays-là, ce qui n’est pas le cas ici ». Mais nous avons une autre particularité : « En dehors de l’Europe, le Canada est le pays le plus mobilisé, car nous avons la plus grande diaspora ukrainienne au monde. »

Il est vrai que la décision de l’OSM n’avait rien à voir avec des pressions. Mais alors, elle avait à voir avec quoi ? Jouer le jeu de la Russie, qui va être prompte à opposer sa « terre de culture » et une « terre de “cancel culture” » ?



À voir en vidéo