Samian et la mémoire longue

«Je me souviens», de Samian, c’est une façon ironique d’évoquer la courte mémoire des Québécois en matière d’affaires autochtones.
Photo: Catherine Legault Archives Le Devoir «Je me souviens», de Samian, c’est une façon ironique d’évoquer la courte mémoire des Québécois en matière d’affaires autochtones.

Samian se souvient du temps passé avec son arrière-grand-mère, qui racontait à sa famille les nuits qu’elle avait vécues dans les bois, parfois sans avoir même pu se construire un abri pour combattre le froid, et la douceur des couvertures faites de la peau du lièvre que la famille avait mangé au déjeuner. Il se souvient de l’entendre raconter, en langue anichinabée, la sédentarisation de sa communauté et la création de la réserve de Pikogan, où il a grandi.

« Je me souviens », la devise du Québec, prend un tout autre sens lorsque le rappeur anichinabé en fait le titre de sa dernière chanson, qui prend son envol vendredi sur les réseaux sociaux. Je me souviens, c’est aussi une façon ironique d’évoquer la courte mémoire des Québécois en matière d’affaires autochtones. Et la chanson fera bientôt partie d’un tout qui célèbre le 15e anniversaire du premier album de l’artiste, Face à soi-même.

Guerrier des temps modernes

 

Si son rap est incisif et mordant et qu’il s’y décrit comme « un guerrier des temps modernes » qui se bat « à poings levés », Samian dit ne pas ressentir d’agressivité dans la vraie vie, lui qui, la semaine dernière, était exclu du Festival international de la chanson de Granby à cause de la forte présence d’anichinabémowin dans son répertoire. « La colère, elle, va se transporter en studio, dit-il en entrevue, quand je fais de la musique. C’est une façon saine de passer sa colère. La colère, c’est sain en soi, selon ce qu’on fait avec. »

Sa rage, il s’en sert pour dire les vérités que plusieurs n’osent pas entendre. « Les réserves dans le Nord, pour vous, ça n’est pas rentable / J’y pense à chaque fois que j’urine dans de l’eau potable », scande-t-il. Métis, il navigue aisément d’une culture à l’autre, et en subit parfois les contrecoups. « Je n’ai jamais mis de gants blancs, je n’ai jamais fait semblant, trop blanc pour les rouges, trop sauvage pour les blancs / Pourtant, mes racines viennent du Québec, mais parfois, je suis trop rez pour les rednecks », chante-t-il. Sa condition de métis, on l’a vu à Granby, le place parfois dans de curieuses situations.

La colère, c’est sain en soi, selon ce qu’on fait avec

 

« Des fois, je fais un album sans algonquin [anichinabémowin]. C’est arrivé sur mon troisième ou mon quatrième album, qui étaient majoritairement en français, rappelle-t-il. Et les gens ont dit : “Oui, mais on t’a connu parce que tu rappes en algonquin, on aime ça quand tu rappes en algonquin.” Après, je fais un album en algonquin, et les gens me disent : “Oui, mais là, on ne comprend rien.” Alors des fois, je me dis : mais qu’est-ce qu’on attend de moi ? »

Des mots comme des ponts

 

Ses mots, qu’ils soient en français ou en langue anichinabée, se tendent comme des ponts entre les cultures, entre le passé et le présent. La mémoire de son peuple, Samian veut qu’elle s’écrive dans l’histoire avec un grand H, qu’elle porte la trace des anciens. « Je porte le message des anciens, ceux de mon pays / Je n’oublie pas d’où je viens, je n’oublie pas mes origines / Je n’oublie pas ma terre natale, la profondeur de mes racines / L’injustice est partout, ce qui fait que je rappe encore », scande-t-il.

Pour y arriver, il s’est remis un jour à la langue de sa grand-mère, et travaille toujours ses textes avec une traductrice de son village ou avec son aïeule. « Apprendre l’algonquin, c’est le travail d’une vie. C’est sans arrêt. Je travaille avec une traductrice, et j’ai aussi ma grand-mère qui m’aide », dit-il.

C’est d’ailleurs il y a seulement une dizaine d’années que cette grand-mère s’est ouverte à la famille sur son expérience des pensionnats, qu’elle avait gardée jusque là pour elle. De plus, la famille du rappeur est un exemple frappant de la rupture culturelle qu’ont occasionnée les pensionnats : sa mère n’a pas appris l’anichinabémowin, qui est pourtant la langue maternelle de sa propre mère.

Décédée il y a cinq ans, son arrière-grand-mère, qui avait connu la vie nomade, échangeait il n’y a pas si longtemps avec le fils aîné de Samian, garçon de son temps qui consultait sa tablette, comme tous les jeunes de son âge. Cette vision rappelait alors à l’artiste l’immense faculté d’adaptation que les peuples des Premières Nations ont dû déployer pour arriver jusqu’à nous.

Cette histoire, il ne faut pas non plus la gommer de ses erreurs pour qu’elle sombre dans l’oubli. « Et non, je ne suis pas assez con pour brûler des livres / Je préfère les lire et changer le cours de l’histoire / Toujours la même devise, tant que je rappe y’a de l’espoir », écrit-il, faisant référence à l’autodafé de livres considérés comme méprisants pour la culture autochtone réalisé en 2019 en Ontario.

D’ailleurs, Samian est aujourd’hui très heureux de voir que certains de ses textes se retrouvent dans les manuels d’histoire destinés aux étudiants de 4e secondaire.

Mais là ne s’arrête pas son combat. En entrevue, il parle de partage des ressources du territoire, des redevances sur l’exploitation qui devraient revenir davantage aux Autochtones, de l’attention qu’il faut porter à la gestion des ressources des conseils de bande. Toujours le poing levé et le sourire aux lèvres.

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