L'inlassable recherche d'un idéal sonore

Plongée avec deux pianistes et un producteur dans le monde de la quête de la note bleue.
Photo: Cyrille Guir / La Dolce Volta Plongée avec deux pianistes et un producteur dans le monde de la quête de la note bleue.

La parution du disque Schubert on Tape de la pianiste belge Edna Stern suscite une réflexion sur la quête d’une sonorité idéale dans l’enregistrement. À partir de l’exemple du piano, nous en avons débattu avec la principale intéressée, mais aussi avec son collègue Éric Le Sage, reconnu pour ses disques Schumann et Fauré chez Alpha, et Michael Adda, directeur général et artistique de La Dolce Volta, étiquette réputée pour le soin extrême entourant ses projets artistiques.

Schubert on Tape, l’idée est inattendue. Dans ce CD publié par Orchid Classics et réalisé en collaboration avec le fabricant de haute-fidélité Audio Note, Edna Stern est revenue à la bande analogique, pour mettre mieux en valeur, écrit-elle dans la notice, « l’humanité qui se trouve dans ces chefs-d’œuvre de Schubert ».

Ceux qui s’attendent à un grand bol d’air pur sonore en seront pourtant pour leurs frais. Même si le montage numérique a été banni et les prises longues privilégiées, on entend un piano certes clair et net, mais sèchement confiné dans une pièce qui semble de dimensions réduites. Il devient vite évident que chacun a une conception différente de ce qu’est « un sentiment de vie » dans la musique de Schubert, comme l’écrit la musicienne, par ailleurs toujours excellente et raffinée.

Habitudes

 

Edna Stern, qui nous assure tout d’abord que le produit correspond à ce qu’elle souhaitait, considère que chaque expérience d’écoute varie et que « sur de belles chaînes haute-fidélité, on entend différemment ». « Travaillant avec Audio Note, j’ai choisi mes prises par rapport à cet équipement que j’aime. Mais si vous parlez de l’aspect asséché, vous parlez d’autre chose. Il y a un choix de ne pas ajouter de réverbération artificielle. »

La question est donc pertinente : un piano écouté dans un salon doit-il sonner comme dans ce salon, ou l’écoute doit-elle simuler une salle de concert ? « Pour Schubert, je préférerais un salon. Mettre la réverbération du Musikverein de Vienne ? Pourquoi ? » avance Edna Stern.

Enregistrer un piano et inscrire sa sonorité artificiellement dans une salle est une chose qui a fait bondir Edna Stern dans certains de ses CD, dont l’un des plus fameux, celui de transcriptions de Bach paru chez Zig Zag. « Vous jouez du Bach où tout est basé sur une articulation millimétrée (car je suis d’une précision terrible) et ensuite, on ajoute de la réverbération, et cette réverbération change votre articulation. » Cela dit, Edna Stern reconnaît que « beaucoup de gens aiment ce son » et qu’elle se met en porte-à-faux d’habitudes d’écoute.

« Ce que je fais, je le fais par rapport à un espace sonore. C’était une salle pas très grande, mais pas petite non plus. J’étais à l’aise dans l’acoustique », conclut la pianiste.

L’adéquation du pianiste et de la salle est une recette gagnante dans l’intégrale Schumann d’Éric Le Sage chez Alpha : « J’ai eu la chance d’avoir eu la salle de La Chaux-de-Fonds, en Suisse, une acoustique naturelle, car je voulais un son bien aéré et chaleureux. J’aime entendre les résonances naturelles du piano, sa respiration propre », nous dit le pianiste français. « Ce que nous avons trouvé avec l’ingénieur de son Jean-Marc Laisné est une synthèse précision/spatialisation avec la salle et le piano. »

Un tandem

 

L’association entre l’artiste et le preneur de son est primordiale, comme le souligne Michael Adda de l’étiquette La Dolce Volta. Il laisse aux artistes le choix entre deux configurations : travailler avec un ingénieur du son et un directeur artistique, ou avec un ingénieur du son qui assume les deux rôles.

« En 10 ans de La Dolce Volta, les artistes sont toujours arrivés très préparés, comme pour courir un 100 m aux Jeux olympiques. Le rôle du directeur artistique est qu’ils ne fassent pas que courir, mais qu’ils montent sur la plus haute marche du podium, et ça, c’est inconscient, c’est de la maïeutique : “Peut-on creuser cette direction ? Peut-on essayer une dernière prise ?” Ce travail fait qu’on approfondit des œuvres maintes fois jouées. »

« Ce qui fait la qualité d’une bonne prise de son, c’est la qualité des moyens déployés, les perches, les micros, mais aussi la personnalité. On peut être un grand professionnel et une personne détestable. »

Michael Adda cherche donc à s’entourer de « personnes fines, intelligentes, cultivées, comprenant que le seul ego qui doit exister, c’est celui de l’artiste et que, in fine, la balance sera systématiquement celle validée par l’artiste. »

Le directeur de La Dolce Volta tourne avec trois équipes principalement : « Chose amusante, en juillet 2020, nous avons réalisé trois enregistrements de piano seul en quinze jours à l’Arsenal de Metz avec trois ingénieurs du son différents. À aucun moment le piano n’a été placé de la même manière. »

Le piano est positionné par la régie ou le loueur de pianos, généralement au centre de la scène. Puis l’ingénieur le manipule en installant les micros, l’artiste répète, demande quelques réglages, la balance intervient et l’enregistrement peut commencer.

Éric Le Sage, lui, souligne que, dans les enregistrements de musique de chambre avec piano, « la position d’enregistrement peut être très éloignée de la position naturelle en concert ».

Préserver l’identité

Michael Adda rappelle que la qualité d’une prise de son piano se fait aussi par un rouage rarement mis en valeur : l’accordeur. « Je ne commence jamais un enregistrement sans une rencontre entre le pianiste et l’accordeur : deux heures d’échanges sur la manière d’aborder le programme. »

Éric Le Sage mentionne, lui aussi, l’importance de l’accord et du réglage du piano. Par exemple, dans les enregistrements de musique de chambre, qui présentent « la difficulté de garder ses couleurs au piano sans nuire à l’équilibre ni aux sonorités de chacun et en essayant de trouver un son d’ensemble.

Pour Schumann, j’ai choisi un Steinway de 1890, un des premiers à cordes croisées, pour des raisons d’équilibre avec le violoncelle. Pour Fauré, un Yamaha pour les quintettes, et un Steinway magnifiquement accordé par Kazuto Osato, qui fut l’accordeur de Richter pendant vingt ans. » De Kazuto Osato, Éric Le Sage dit : « Il magnifie n’importe quel instrument. »

Le choix de l’instrument est une quête qui unit les grands pianistes. Edna Stern a fait ses essais dans ce domaine, une fois même, dans Chopin, avec un instrument de musée poussé dans ses derniers retranchements. « Un son de piano schumannien que j’aime beaucoup est celui du Blüthner de 1856 utilisé avec Julian Pregardien pour les Dichterliebe », nous dit Éric Le Sage, qui cite parmi ses modèles sonores, dans lesquels le son est indissociable de l’artiste et « colle » parfaitement au compositeur, « Arrau dans les Nocturnes de Chopin, Kempff dans les Sonates de Schubert, Radu Lupu dans la 3e Sonate de Brahms, mais aussi le Bill Evans Trio au Village Vanguard, We Get Requests d’Oscar Peterson et le Köln Concert de Keith Jarrett. »

En tant que directeur d’une maison de disques, Michael Adda se considère comme le gardien d’une éthique. « Le son La Dolce Volta est une partie intégrante du concept. Ce qu’on entend doit plaire au même titre que la rétine est stimulée par les textes et les photos. »

Il se voit désormais proposer, comme d’autres éditeurs, des projets clé en main. « Quand je vois débouler un master, je dis à l’artiste : “C’est bien beau, vous avez un master et 50 000 euros à dépenser, mais je ne sais pas qui vous l’a enregistré et quand je produis un disque ou l’intègre dans mon catalogue, je recherche une cohérence sonore, une identité”. » « Rien ne vaut la liberté totale du producteur qui se paie ce qu’il a envie d’entendre », analyse-t-il.

En Europe, des aides aux artistes pendant le confinement ont généré beaucoup d’enregistrements. « Des fondations ont donné de gros chèques aux musiciens pour enregistrer. Cela a fait le bonheur des ingénieurs du son, mais il y a désormais quantité de masters disponibles sur le marché. Tous ces jeunes se sont fait plaisir avec des cartes de visite sonores, mais la question, dans un marché surchargé, est : doit-on tout publier ou peut-on rester droit dans ses bottes en tant que directeur de label et considérer chaque sortie comme un événement ?  »

Quant à Edna Stern, elle va persévérer dans sa veine « millimétrée » plus analytique. « Tout travail de compositeur est un travail sur l’harmonie qui rejoint le contrepoint. Cette rencontre des deux m’intéresse. » C’est ce qu’elle veut documenter. Comment dans le futur ? « Je ne sais pas si on peut parler beaucoup de futur en ce moment », lance-t-elle laconiquement.

Disques

Schubert on Tape. Impromptus op. 90. Moments musicaux.
Edna Stern. Orchid ORC 100192.

 

Schumann : La musique pour
piano. Éric Le Sage, Alpha, 13 CD, Alpha 813.

 

Schumann : La musique
de chambre. Éric Le Sage,
Alpha,7 CD, Alpha 812.

 

Fauré : La musique de chambre avec piano. Éric Le Sage, Alpha, 5 CD, Alpha 228.

 

Fauré : Nocturnes. Éric Le Sage, Alpha 414.

 

Brahms : La musique pour piano. Geoffroy Couteau, La Dolce Volta, 6 CD, LDV 170.5.


En concert cette semaine

Michael Tilson Thomas dirige la 9e de Schubert à l’OSM, à la Maison symphonique, les 9, 10 et 13 mars.

Julie Boulianne chante les Kindertotenlieder de Mahler avec Pentaèdre, à la salle Bourgie, le 10 mars.



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