Quand la musique instrumentale fait popop!

«On se veut un peu le porte-étendard de nos musiques instrumentales dans le monde», dit Éric Harvey, président de la nouvelle étiquette Popop.
Photo: Adil Boukind Le Devoir «On se veut un peu le porte-étendard de nos musiques instrumentales dans le monde», dit Éric Harvey, président de la nouvelle étiquette Popop.

On a longtemps dit de la musique instrumentale que c’était de la tapisserie. Motifs passe-partout sur le mur du fond. Comme dans : fond sonore, trame, décor. Eh bien, la tapisserie a changé de place. On l’a mise devant. Ce faisant, des pans entiers pas encore déroulés se sont déployés. De sorte que ça tapisse pas mal plus large. De tous les côtés, ça s’étend. Ça s’ouvre, ça surgit. On pourrait même dire : ça fait pop. Et même : popop ! Pensez à ces livres pop-up qui révèlent des constructions de papier en trois dimensions. Pensez à Popop, nouveau label québécois lancé fin novembre 2021, consacré à la diffusion de la musique instrumentale en tous genres (sauf le strictement classique ou le purement jazz). « On se veut un peu le porte-étendard de nos musiques instrumentales dans le monde », dit Éric Harvey, président de Popop.

De la tapisserie au drapeau : ça se voit de plus loin. La musique instrumentale, décollée des murs, sortie pour de bon des ascenseurs, est en pleine expansion. Elle a ses nouvelles vedettes, qui se partagent la place qu’un André Gagnon a si longtemps occupée, pour ainsi dire tout seul, avec le Québec et le Japon. Des artistes de chanson, Cœur de pirate l’an dernier, Ingrid St-Pierre maintenant (voir encadré), s’offrent une parenthèse de musiques sans paroles. Le guitariste Joss Tellier, le claviériste Vincent Réhel, musiciens reconnus et grégaires, accompagnateurs d’élite des Charlebois, Dumas et autres belles têtes chantantes de notre paysage, mènent en parallèle des projets de musique instrumentale défiant toute description. Le Flybin Band de Michel Rivard, nommément Rick Haworth, Sylvain Clavette et Mario Légaré, se réinvente en Magnéto Trio. Entre autres équipées.

Le bon bruit nécessaire

 

Le premier album de chez Popop « poppait » la semaine dernière, encensé en ces pages : le Sfumato de Martin Lizotte. Sur disque 33 tours autant que sur les plateformes numériques, on peut désormais voir le beau logo un peu pop art du nouveau label, tout en rondeurs, noir sur jaune. Suivra un album de Ping Pong Go, projet de « pop instrumentale cinématographique et ludique » de Vincent Gagnon et P-E Beaudoin, tandem de musiciens « un peu trop motivés aux ambitions démesurées », pour citer le communiqué : il faut admirer, dans le monde sans mots de la musique instrumentale, l’art de la métaphore parlante et de l’épithète ronflante.

Il s’agit en effet de faire un peu de bon bruit : c’est la mission première d’Éric Harvey et de ses partenaires Fred Poulin et Jean-Cimon Tellier chez Popop. Des vétérans, mine de rien, qui sont déjà chez Duprince, label de musique indépendante, qui allient promotion et gérance au sein d’Ambiances ambiguës et qui convolent bon an, mal an au « meilleur festival du monde » à Saguenay, La Noce. Pourquoi Popop, en plus ? « On s’est dit qu’on ne peut pas commercialiser et développer la carrière d’un artiste en musique instrumentale de la même manière qu’on le fait pour un artiste qui chante en français. »

Où réside la différence ? « C’est beaucoup une question de représentation en ligne. Comment faire pour que la musique d’un Martin Lizotte tombe dans les bonnes oreilles ? Quelles sont les meilleures voies d’accès ? Ça ne se fait pas en collant des affiches. Il faut que nos musiques entrent dans les listes de lecture des gens qui vont jogger, les musiques préférées des gens qui étudient, celles des gens qui télétravaillent, qui veulent des musiques pour les accompagner dans les différentes activités de leur vie. »

La musique instrumentale, affaire d’image

C’est beaucoup une affaire d’image, comprend-on sans le dire. « Quand on a brainstormé le nom du label, la première idée était que ce ne soit “pas pop”, au sens de pas trop grand public. On est en marge par définition avec Duprince. Mais on s’est rendu à l’évidence que les mélanges avec la musique pop font partie de cette très vaste marge. La musique instrumentale, ce sont des mondes. »

Il fut un temps — oui, les années 1960 — où les albums de musique instrumentale des Roger Pilon, Serge Fontaine, Pierre Nolès et Gerry De Villiers se retrouvaient d’office aux côtés des James Last et Paul Mauriat dans les rayons où n’allaient jamais les fans des Kinks ou des Sultans. C’était pour adultes. De nos jours, ces albums sont redécouverts par des collectionneurs avertis : ces musiciens étaient bien plus aventureux que ce que les pochettes annonçaient. Affaire d’image.

« Nous faisons un peu le même travail que les critiques des journaux », constate Harvey. Oui, la bonne vieille fonction de discernement. « Dans tout ce qui se fait, on a besoin de guides, de lieux où l’on sait qu’on peut trouver du bon. Le défi de Popop, c’est beaucoup ça : créer une zone de confiance en notre jugement, en notre curiosité. » Être entendu comme être lu. Et si la critique retrouvait là sa fonction de base ? « Je pense que la musique instrumentale a besoin d’un bouche-à-oreille efficace. Une plateforme d’écoute numérique donne le vertige, parfois. On a besoin d’aiguiller les recherches, pour que l’algorithme soit à notre service, et pas le contraire. » Ça vaut pour toute forme d’art, voire pour toute source d’information.

L’homme de Popop en convient : « Ça prend des repères… » Ne serait-ce que pour mieux se perdre, se retrouver, se perdre encore. « C’est tout le plaisir. »

Ingrid St-Pierre sans mot dire

Dans son auto garée, Ingrid St-Pierre n’a pas à chuchoter, puisque les enfants dorment dans la maison et que le conjoint veille. Seule la lumière du téléphone en FaceTime l’éclaire. Sensation d’étrangeté, idéalement singulière pour parler de Ludmilla, son nouvel album, composé de pièces tout instrumentales (avec des vocalises ici et là).

 

Ingrid sans mots, n’est-ce pas étonnant ? « Pas pour moi. C’est un album de toutes petites choses, assez artisanal. Sans grandes orchestrations. Des pièces courtes, des moments. Des sons ici et là. Je trouve que c’est du pointillisme. » Elle rit dans son habitacle.

 

On pourrait dire de ces chansons qu’elles expriment des sentiments qui se passent de mots. Les mélodies en disent bien assez. Du piano. Là un banjo, ici un harmonium. Des touches, agencées par l’as réalisateur Philippe Brault. « C’est pas si différent de mes autres disques. Au lieu de mettre des mots, je contemple en jouant. Je regarde autour de moi, en moi. Je ressens, j’observe, sans mot dire. »

 

En fait, c’est rempli de mots. Les mots du dedans. De fait, Ingrid insiste pour qu’on ne case pas Ludmilla parmi les albums de musique instrumentale. Il faut prêter l’oreille autrement, voilà tout. « Je fournis des mélodies, j’y entends des mots que je garde pour moi. J’espère que les gens entendront les leurs. C’est probablement mon album le plus intime. On entend les voix de mes enfants. À ce degré de proximité, il n’y a plus de mots. En fait, j’ai beaucoup écrit autour de ces pièces. J’écrivais tout le temps, des nouvelles, des pensées. »

 

L’album, pour nous comme pour elle, se veut compagnon de route, un carnet de mélodies où consigner ce que l’on vit. Ou ce que l’on a vécu durant ces deux années de pandémie. Un album pour se sentir moins seul. « Si c’est ce que ça procurera aux gens, ce sera vraiment une réussite. Toute l’intention est là. Cet album, c’est ma main tendue. » Ingrid, que l’on distingue à peine, rigole. « Dans le noir ! »

Ludmilla

Ingrid St-Pierre, Simone Records



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