Mettre en scène Wagner en face du Kremlin

La première présentation de «Lohengrin», à Moscou, s’est tenue le 24 février, jour de l’invasion russe en Ukraine. Elle a été suivie de 15 minutes d’ovations.
Photo: François Girard La première présentation de «Lohengrin», à Moscou, s’est tenue le 24 février, jour de l’invasion russe en Ukraine. Elle a été suivie de 15 minutes d’ovations.

François Girard revient de Moscou, où il a créé à l’iconique Théâtre du Bolchoï sa nouvelle production de Lohengrin, montée avec le Metropolitan Opera de New York, qui présentera l’opéra de Wagner dans un an. La première, dans la capitale russe, a eu lieu le jeudi 24 février, jour de l’invasion de l’Ukraine. Récit sur l’opéra en temps de guerre.

« À quelques minutes de la première, Anna Nechaïeva, qui chante le rôle d’Elsa, la fiancée de Lohengrin, me tombe dans les bras en pleurs parce que sa mère et sa sœur sont en Ukraine et qu’elle tremble d’inquiétude. Même chose dans l’orchestre ; même chose dans le chœur : il y avait des Ukrainiens parmi nous », raconte François Girard.

Conscient d’une « énergie qui donnait un sens au spectacle », le metteur en scène québécois, présent depuis deux mois à Moscou, n’oubliera jamais cette soirée de la première présentation de Lohengrin, suivie de 15 minutes d’ovations. « L’art est un antidote à la guerre, même à quelques centaines de mètres du Kremlin. Dans ce lieu, le geste d’opéra qui réunissait quinze nationalités était un geste de paix, alors que, la même journée, nous apprenions que des politiques posaient des gestes diamétralement opposés. Le public était conscient de cela, et la soirée était très chargée émotionnellement. »

Danger caché

« J’ai vécu bien informé : je lis Le Devoir et le New York Times. J’ai continué à faire cela pendant deux mois là-bas et à m’informer aussi en Russie. Quand on s’est approchés de la première, je n’avais plus le temps. J’ai appris l’invasion, en courant à gauche et à droite dans mon décor, par les chanteurs qui arrivaient. »

Pendant ses deux mois sur place, la question ukrainienne était certes présente. « On en parlait avec les artistes, avec la direction du Bolchoï. Mais eux comme nous, comme le monde entier, on pensait que c’était du bluff. Personne parmi mes amis russes ne croyait qu’une invasion aurait lieu. » Alors, au moment où ça se passe, « tout le monde est scié et, à partir de là, on gère les émotions contradictoires ».

L’un des éléments qui conduisaient à l’incrédulité est, selon François Girard, que « la frontière entre Ukraine et Russie est une chose abstraite ». « Ce sont des cultures liées, avec des familles de part et d’autre de la frontière, des amis, des amants. Cette invasion est d’autant plus dramatique que ce sont des peuples frères. C’est une guerre fratricide. »

« Parmi les intellectuels que je fréquente, je n’ai trouvé personne pour soutenir cette action », ajoute le metteur en scène.

De plus, dans le processus d’élaboration du spectacle, la question ukrainienne était très marginale : « Notre problème, ces deux derniers mois, n’était pas l’invasion de l’Ukraine, puisqu’on n’y croyait pas ; c’était la COVID. Nous avions des contaminations importantes dans le chœur. Nous rencontrions le directeur du Bolchoï, Vladimir Ourine, toutes les semaines pour décider de l’organisation des répétitions pour la protection des uns et des autres. Et M. Ourine relève directement de Vladimir Poutine. »

Vladimir Ourine a été, samedi, l’un des 17 importants acteurs de la scène culturelle russe signataires d’une lettre se concluant en ces termes : « Nous appelons tous ceux dont elle dépend, toutes les parties au conflit, à cesser l’action armée et à s’asseoir à la table des négociations. Nous appelons à la préservation de la valeur la plus élevée — la vie humaine. » On notera que ni Valery Gergiev ni Denis Matsouïev, qui comme M. Ourine étaient signataires en 2014 d’une lettre appuyant la politique du président Poutine en Ukraine ainsi que l’annexion de la Crimée, n’ont signé le texte de samedi, considéré comme un « geste politique important » par François Girard. 

Continuer malgré tout

 

« C’est un feu roulant, comme si j’étais toujours là-bas. Le téléphone ne dérougit pas depuis 4 heures ce matin », dit François Girard, qui n’est visiblement pas vraiment revenu de Moscou.

Si le spectacle tient, c’est parce qu’il repose sur une double distribution. « Contrairement au Met, où l’on met en place des décors que l’on retire, au Bolchoï, théâtre de 250 ans, il n’y a pas d’espace pour faire des rotations. Le décor reste donc en place, on joue presque tous les jours et on engage deux distributions. »

« Il y a déjà quatre défections — on n’a plus qu’une Ortrud, qu’une Elsa et qu’un Telramund sur trois —, des gens qui rentrent chez eux parce qu’ils ont peur pour toutes sortes de raisons. »

L’avenir du spectacle lui-même risque de devoir être reconstruit. « Le Metropolitan Opera vient de déclarer que les ponts avec le Bolchoï sont coupés et que des projets avec des artistes russes sont mis de côté. » Alors que la circulation des biens et des personnes est sur la sellette, François Girard a fait le deuil de voir voyager décors et costumes à New York. « On est déjà en train de réinventer un plan de travail. C’est la galère, mais ce n’est rien à côté de ce que vivent les Ukrainiens. »

Lohengrin, qui était présenté au Bolchoï pour la première fois depuis 1936, a une symbolique forte, car le cadre se forge autour de l’un des très rares personnages historiques réels dans l’œuvre de Wagner, Henri Ier de Germanie (dit « Heinrich der Vogler ») conquérant expansionniste, précurseur, au Xe siècle d’une « grande Germanie » et, à ce titre, idole d’Adolf Hitler.

« Heinrich, unificateur de l’Allemagne, est une inspiration de Wagner, mais il faut mettre tout en contexte. Wagner est un révolté qui ne célèbre pas la grandeur germanique. Il est ostracisé, c’est un anti-prussien, qui souhaite la réunion de sa culture. Tous les liens que l’on peut faire a posteriori, y compris celui de la coïncidence avec l’invasion de l’Ukraine, sont de l’ordre du concours de circonstances », considère François Girard.

Girard a contextualisé son spectacle « dans un futur flou » pour que « l’œuvre ne puisse pas être perçue comme la célébration d’un passé nationaliste ». Il le veut aussi dans la continuité de son Parsifal : « Dans la légende, Lohengrin étant le fils de Parsifal, nous avions l’opportunité de les lier. Parsifal se déroule dans le monde magique, alors que Lohengrin se déroule dans un monde réel avec sa part de surnaturel. L’esthétique commune entre les deux permettra de les représenter ensemble un jour. On en discute au Met, on en discute au Bolchoï. Les discussions avec le Bolchoï risquent toutefois d’être mises de côté un bon moment ! »

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