Madame la mairesse Marie-Gold

La rappeuse use d’humour pour égratigner le patriarcat et défendre la protection de l’environnement.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La rappeuse use d’humour pour égratigner le patriarcat et défendre la protection de l’environnement.

Six ans après avoir mis le pied sur la scène rap, Marie-Gold sent qu’elle a trouvé sa place. « L’important, c’était de le faire à ma manière, dit-elle. J’ai compris que ce n’était pas parce que j’étais une femme que je devais occuper la place d’une femme qui fait du rap. J’occupe la place de la “Baveuse”. La place de Marie-Gold, tout simplement. » Elle vous souhaite Bienvenue à Baveuse City, la ville imaginaire du titre de son deuxième album où la musicienne y fait sa loi, abordant avec humour les relations amoureuses, le patriarcat, l’émancipation personnelle… et l’électrification des transports.

Entre la solennelle Bienvenue en ouverture et les introspectives Votre honneur et À bientôt, qui concluent l’album sur une note aigre-douce, la mairesse de Baveuse City distribue des bombes de planchers de danse — des « bangers », comme disent les Baveusois et les Baveusoises — avec une constance impressionnante. Sur son précédent album Règle d’or, paru en mars 2020, Marie-Gold avait déjà pris de l’assurance et de l’expérience depuis ses débuts avec le collectif féminin Bad Nylon (2015). Sur ce nouvel album, le bond en avant qu’a fait la rappeuse est simplement épatant.

« Mes premières années dans le rap ont été houleuses, reconnaît-elle. L’industrie de la musique, c’est rock’n’roll, alors c’est important d’avoir du plaisir en faisant ce travail et, je l’ai compris, de moins se prendre au sérieux. […] Je me sens aussi vraiment mieux et en confiance, entourée d’une bonne équipe, je crois que ça transparaît dans l’album, [qui est] plus cohérent. » Un album de 17 chansons sans faiblesses qui frappent et font sourire, la rappeuse usant beaucoup d’humour pour faire passer ses messages.

Comme sur Beach Club, tiens. « Dans mon esprit, c’était que je voulais une toune dubstep qui allait s’appeler Beach Club et parler d’environnement ! » Après la sortie de son premier album, l’idée d’un mixtape autour de l’idée de la « Baveuse » a commencé à germer. La pandémie lui a donné le temps et les moyens nécessaires pour transformer le projet en album concept, « dans le sens où je n’ai pas juste ramassé des chansons et donné un titre à l’ensemble, explique-t-elle. Chaque chanson représente un lieu ou une loi qui existent dans Baveuse City. Et là-dedans, j’ai trouvé mon propos : un rap ludique au premier degré, mais avec une réflexion au second degré ».

Autrefois compositrice, elle a complètement délégué la production musicale à des collègues (principalement les gars du collectif parisien Novengitum, avec qui elle collaborait déjà sur le précédent album) pour mieux se concentrer sur l’écriture et l’interprétation de ses textes, tout en gardant le contrôle de la réalisation. « J’ai trouvé une couleur propre à mon projet », en osant l’humour, parfois même absurde, comme le font en France les rappeurs Lorenzo et, surtout, Vald « des inspirations pour cet album, particulièrement Vald, il est vraiment disjoncté, lui !, estime Marie-Gold. Peu de rappeuses au Québec exploitent ce filon, je trouve. J’ai envie d’ouvrir le créneau de la rappeuse colorée, amusante et décomplexée. »

Et c’est à Baveuse City que Marie-Gold a déniché l’inspiration pour aborder sur ce ton, plus moqueur que sardonique, une variété de thèmes. L’indépendance en amour sur Musée Woush. Les « haters » sur Pas de papas — une collaboration avec Chloé KDL, la « Cardi B du Québec » autoproclamée, qui promet de faire jaser. L’immaturité des gars sur À la garderie, un morceau « vraiment niaiseux — je rappe des mots de manière presque plus immature encore que le propos juvénile que je condamne ». Le besoin de décrocher des réseaux sociaux sur Déconnectée. Le regard des hommes sur Montagne russe, et de ceux qu’elle fréquente dans l’industrie du rap dans Maison de dicks. La voiture électrique dans Kesta ? !, un duo avec la rappeuse anglo-montréalaise C’nee Starlette.

Entre le rap et l’ingénierie

Pour incarner ce rôle de mairesse imaginaire, elle s’est inspirée autant de la victoire de Valérie Plante aux dernières municipales que de La République de Platon — et, pour la touche d’absurdité du projet, du Mythe de Sisyphe de Camus. Elle a même pu compter sur une alliée inattendue : Catherine Fournier, mairesse de Longueuil. « Je l’ai contactée, elle m’a fait visiter sa ville l’été dernier, alors qu’elle était encore députée, simplement pour m’aider à me donner de l’inspiration », confie Marie-Gold.

Si l’environnement semble être une priorité à l’ordre du jour de la mairesse de Baveuse City, c’est aussi parce que Marie-Gold en a fait un plan de carrière : entre deux concerts et sessions d’enregistrement, l’autrice-compositrice-interprète use les bancs des salles de cours de Polytechnique, où elle termine sa formation en génie physique avec spécialisation dans le génie énergétique. L’enregistrement de cet album s’est conclu le 22 décembre dernier, jour même où elle passait son dernier examen de la session ; elle recevra son jonc d’ingénieure plus tard au printemps.

« Les sciences m’ont toujours fascinée, explique la musicienne. Lorsque j’ai terminé mon cégep en communications, je trouvais que j’étais beaucoup dans le contenant [plutôt que le contenu] et j’ai vécu une petite crise existentielle. Les sciences m’ont apporté des réponses : j’ai d’abord essayé la bio, l’écologie, puis j’ai découvert la physique. Les sciences me nourrissent aussi sur le plan créatif, en me donnant une pause de l’industrie musicale. Et puis, j’ai le sentiment que je pourrai dans le futur poser un geste pour la cause environnementale, qui me tient vraiment à cœur. »

Et dans ces deux milieux, le rap et l’ingénierie, traditionnellement masculins, Marie-Gold s’amuse à donner des coups de pied dans les clichés. « Lequel compte le plus de boys’ clubs ? »Le rap, répond-elle sans hésitation. « C’est peut-être dû au fait qu’en génie physique, on trouve de grandes entreprises, des centres de recherche, des institutions, alors que le milieu du rap s’articule autour de clans, d’équipes de collaborateurs qui se forment plus organiquement. Quoi qu’il en soit, le boys’ club est plus souvent mentionné en rap qu’en génie physique ! »

En contrepartie, « ce qui m’apparaît positif dans le mouvement hip-hop, poursuit Marie-Gold, c’est qu’en comparaison avec le contexte d’il y a dix ans, de plus en plus de rappeuses prennent leur place. Et ce qui est génial, c’est la diversité qu’elles apportent [à la scène] : voir Calamine qui fait son truc, Sarahmée qui fait son truc, Naya Ali qui fait son truc, et maintenant moi avec Baveuse City, c’est cool. Ça démontre qu’on a toutes nos personnalités et nos couleurs différentes. On n’est plus simplement des femmes qui font du rap. »

Bienvenue à Baveuse City

Marie-Gold, Les Faux-Monnayeurs. Lancement à l’Ausgang le 14 avril.

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