Jean-Michel Blais, la promesse de l’aube

En plus du russe, du jogging et de la «téléphagie», Jean-Michel Blais s’est aussi investi dans le travail d’arrangement pour orchestre, sans toutefois s’imaginer que ces cordes et ces vents donneraient tout le caractère à son troisième album. 
Photo: Adil Boukind Le Devoir En plus du russe, du jogging et de la «téléphagie», Jean-Michel Blais s’est aussi investi dans le travail d’arrangement pour orchestre, sans toutefois s’imaginer que ces cordes et ces vents donneraient tout le caractère à son troisième album. 

La pandémie aura montré à Jean-Michel Blais les bienfaits de l’aurore. « Je ne sais pas pour toi, mais moi, en vieillissant, je me lève plus tôt qu’avant et j’aime ça, confie le compositeur. À 6 h du matin, je vais courir. Pendant les confinements, tout le monde avait l’air de dire : “Montréal n’est plus pareil, c’est plus tranquille, moins de voitures, moins de gens dans les rues…” Ce à quoi je réponds : “Enfin, la ville tranquille !” Dans le parc à côté de chez nous, je me suis mis à voir des animaux qu’on ne voyait pas avant.» Cette réflexion écologique a beaucoup nourri son inspiration au moment de la composition d’Aubade, un troisième album en carrière qui se distingue par ses orchestrations de cordes et de vents, jusqu’alors absentes de l’œuvre du pianiste.

« J’ai eu une chance inouïe », reconnaît Jean-Michel Blais. Le 15 janvier 2020, il conviait les amis et les collaborateurs à sa petite fête célébrant les près de deux ans de tournée qui ont suivi la sortie de son album Dans ma main. Deux mois plus tard, la Terre cessa aussi de tourner. « Je me souviens qu’à ce moment-là, Aliocha venait de sortir son album, et Alex [Stréliski] devait reporter ou annuler plein de dates de concert », alors que lui venait de profiter de vacances dans les Andes et s’accorderait une pause professionnelle. « Je suis revenu de vacances et clac !, tout a fermé. »

Si Jean-Michel Blais n’a pas eu à mettre sa carrière en suspens en raison du confinement, sa vie personnelle n’en a pas moins accusé le coup. Il vivait alors une séparation, un déménagement, et maintenant la solitude imposée par la pandémie qu’il a aussi traversée, dit-il, en « mode résilience ». Il a fait du sport. S’est mis à apprendre le russe, pourquoi pas. Et un matin, il s’est remis au travail : « Bon, je vais recommencer à composer. Je suis rendu là, ça a l’air… »

« J’étais très surpris de ce qui sortait de moi — c’était empowering, motivé, tonique. C’est ça, la force du matin, souligne-t-il. Cette idée du début d’une nouvelle journée, du printemps, cette énergie » qui, constatait-il, contrastait avec le caractère souvent élégiaque de ses deux premiers albums. « J’écrivais même des pièces en mode majeur ! » Il s’en étonne encore.

Le désir d’orchestrer

Lumineux dès Murmures en ouverture, Aubade est un album de régénérescence et de renaissance, espère Blais, qui s’est laissé influencer par les premières lueurs du jour autant que par ses manies de confinement. On reconnaît aisément le souffle mélodique, pop et romantique de Joe Hisaishi, compositeur attitré du réalisateur Hayao Miyazaki, cofondateur du mythique Studio Ghibli, célèbre pour ces chefs-d’œuvre du cinéma d’animation (Princesse Mononoké, Le voyage de Chihiro, Kiki la petite sorcière, entre autres), qui ont accompagné Jean-Michel pendant la pandémie. Le premier motif de piano entendu sur Ouessant, au milieu de l’album, est un clin d’œil au thème de la télésérie The Office, que le musicien a aussi dévorée.

Sur Flâneur, amour et absinthe, son jeu et les orchestrations laissent même poindre quelques couleurs jazzées, une autre première dans son travail. « Pour le jazz, je pense que le coupable est Ravel — je l’ai beaucoup étudié, lui trippait sur Gershwin, qui trippait sur Ravel en retour. Ravel aussi a des couleurs jazz, mais de façon très rationnelle, calculée. Ça m’a autorisé à ouvrir mes orchestrations à ça — le jazz me permet de m’extraire d’un mode diatonique, très pop, et d’explorer d’autres couleurs. »

En plus du russe, du jogging et de la « téléphagie », Jean-Michel s’est aussi investi dans le travail d’arrangement pour orchestre, sans toutefois s’imaginer que ces cordes et ces vents donneraient tout le caractère à son troisième album. « Le terreau était fertile [pour que je m’intéresse à l’orchestration]. À la base, ma musique part de l’improvisation, que je structure ensuite et que je répète — je ne compose pas comme quelqu’un qui a étudié ça, à l’Université de Montréal où à McGill. Or, même lorsque j’étudiais au Conservatoire, j’avais ce désir de composer et d’orchestrer. Ça a toujours été en moi. »

Le confinement lui a donné l’espace et le temps pour approfondir cet art, qui a modifié sa manière de concevoir sa musique : « Pour la première fois, j’ai un regard plus critique sur mon travail puisque je dois aussi écrire pour d’autres musiciens. Je ne peux pas improviser au piano et dire aux violonistes : “Allez, faites quelque chose !” Il faut que tout soit réfléchi d’avance, c’est un tout autre processus. »

Le côté humain de la musique

C’est d’ailleurs le joli paradoxe de cet album : composé dans la solitude, enregistré en collégialité, avec la participation d’une douzaine d’accompagnateurs. Après deux albums en solo, Jean-Michel Blais a choisi de s’entourer d’un orchestre de chambre alors qu’on encourageait plutôt la distanciation sociale. « Durant ma solitude, je m’étais fait des amis imaginaires ! assure-t-il. Dans ma salle de composition, j’imaginais des musiciens — un hautboïste ici, un clarinettiste ici, les violonistes là. Sept jours sur sept tout seul, c’est long ; or, c’est drôle, je trouve que j’ai fait un album beaucoup plus jovial, dansant, optimiste ! Comme si je m’étais composé ma propre thérapie. »

Il a pu compter sur le soutien des collègues, plus précisément pour corriger ses lacunes d’orchestrateur. « J’ai tout écrit, mais j’avais besoin d’une vérification. J’ai approché quelques personnes, mais j’étais chaque fois déçu : lorsque ma musique tombait dans les mains de quelqu’un d’autre, je sentais qu’elle perdait sa nature, que ce n’était plus moi. Alors, ou bien tu te dénatures, ou t’apprends », ce qu’il a fait en discutant avec le prolifique collègue Nico Muhly ainsi qu’en bénéficiant des conseils avisés d’Alex Weston, compositeur et assistant de Philip Glass, puis des lumières de son nouveau voisin, le chef d’orchestre Nicolas Ellis.

« Par chance, au moment où on a terminé les partitions, au printemps 2021, est arrivé le déconfinement, rappelle Blais. Retourner en studio enregistrer ces pièces a été un des plus beaux moments de ma vie. J’étais extrêmement intimidé de jouer devant ces musiciens exceptionnels », qu’il tenait à enregistrer de proche, pour capter leur souffle, le « clic » des clés de la clarinette, du marteau qui se détend dans le piano, d’Ellis qui compte les temps. « Je voulais entendre le côté humain de la musique, je voulais aussi que chaque musicien ait son moment, son solo, sa voix, qu’il y ait de la vie. En studio, j’ai pleuré : ça faisait un an que je n’avais pas vu des musiciens jouer de la musique live, et là, ils étaient douze. La musique m’avait manqué. »

 

Aubade

Jean-Michel Blais, Arts & Crafts (Canada) et Mercury KX (Europe). Dès le 4 février.

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