En France, on joue, c’est le mot d’ordre!

En France, les pouvoirs publics, les autorités sanitaires et les professionnels ont conclu que l’ouverture des salles de spectacles ne présentait pas de risques malgré la cinquième vague en cours, tant que les gestes barrière et les mesures sanitaires étaient bien respectés.
Photo: Christophe Archambault Agence France-Presse En France, les pouvoirs publics, les autorités sanitaires et les professionnels ont conclu que l’ouverture des salles de spectacles ne présentait pas de risques malgré la cinquième vague en cours, tant que les gestes barrière et les mesures sanitaires étaient bien respectés.

La France a comptabilisé entre le 18 et le 21 janvier une moyenne quotidienne de 431 742 cas de COVID-19. Pourtant, Les noces de Figaro sont jouées à l’Opéra Bastille, Evgeny Kissin se produit en récital au théâtre des Champs-Élysées, Michel Plasson dirige Thaïs de Massenet à l’Opéra de Tours et Marie-Nicole Lemieux chante sa première Carmen sur scène à Toulouse. Le public est présent, sans restrictions de jauge, celle-ci étant plafonnée à 2000 en salle. Pourquoi avons-nous alors, à ce point, l’impression de vivre sur une autre planète ?

« Il faut considérer un principe accepté en France, qui ne l’a pas été dans d’autres pays, y compris européens. En suivant certaines règles, les gens ne se contaminent pas dans les salles de spectacle », analyse Vincent Agrech, journaliste au magazine Diapason, où il couvre notamment la musique vivante. « Lors de spectacles où des gens assis ne se mêlent pas, ne sont pas en vis-à-vis, il n’y a pas de contamination si tout le monde est à jour de son passe sanitaire et porte son masque en permanence. »

La culture, secteur économique

 

Ce constat n’est pas un point de vue subjectif individuel. « Un gros travail de lobbying des orchestres et des opéras » ainsi qu’une « claire volonté politique de la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, » ont généré « études et contre-études » pour amener « le président Macron à vérifier si cela avait un sens sanitaire de ralentir l’activité dans un secteur économique de plus », résume M. Agrech. « La conclusion partagée par les pouvoirs publics, les autorités sanitaires et les professionnels a été qu’il n’y avait pas de risques dans la mesure où les gestes barrières seraient respectés. »

En France, tout a inébranlablement découlé de cette analyse et de ce constat. « Dans les conditions définies et après des vérifications effectuées sur leur ventilation, les salles de spectacle sont des endroits beaucoup moins à risque que les transports en commun, sans parler des bars et restaurants, où le principe même est de se faire face alors qu’on ne se connaît pas forcément », ajoute M. Agrech.

La justification économique est corroborée par Michel Mollard, producteur de concerts qui a programmé le premier récital à Paris de Bruce Liu — lauréat du Concours Chopin 2021 —, au théâtre des Champs-Élysées, le 14 janvier. « J’ai commencé ma carrière à la direction du Trésor au ministère des Finances. Nous sommes dans une politique monétaire très généreuse, mais il y a des limites à tout, dit-il. Laisser les salles ouvertes, c’est aussi considérer un aspect économique. »

Sur le plan sanitaire, le public a suivi. « Tout fonctionne normalement depuis septembre 2021, et même la quatrième vague Delta et la cinquième vague Omicron n’ont rien changé », constate Vincent Agrech. « Personnellement, la salle de concert est l’endroit où je me sens le plus en sécurité », déclare au Devoir Christian Merlin, journaliste musical du Figaro.

Après une certaine prudence en septembre, le public a massivement rempli les salles en novembre et décembre. À Paris, on note cependant deux phénomènes post-COVID, selon Michel Mollard : « une partie du public, environ 15 %, a disparu » (exode en province ou télétravail qui éloigne de la capitale), et « le public réserve vraiment au dernier moment ».

Le changement Omicron

 

Rapportée à la population québécoise (8,6 millions contre 67,8 millions), l’incidence de 431 742 cas représenterait 54 763 cas par jour en moyenne au Québec dans la semaine écoulée. Quant à la tension hospitalière, en fin de semaine, il y avait 28 457 hospitalisations, dont 3792 en soins intensifs en France ; 3351 et 265 au Québec. Rapportés à notre population, les chiffres français équivalent respectivement à 3608 et 480. Seule différence, notable et capitale, le Québec compte 1865 lits hospitaliers par million d’habitants contre 5800 en France.

Comme les hôpitaux semblent avoir le luxe de voir venir — « nous avons une tension sur l’hôpital qui est gérable », disait jeudi dernier le professeur Bertrand Guidet, chef du service de réanimation de l’Hôpital Saint-Antoine de Paris au journal télévisé de France 2 —, Omicron n’a rien changé à la politique déterminée par Roselyne Bachelot, la Santé publique et le président Macron.

Personnellement, la salle de concert est l’endroit où je me sens le plus en sécurité

Bruce Liu a donné son concert le 14 janvier dans une allégresse générale. Avec 1600 billets vendus. « Il y avait un public heureux de voir un concert à ce point plein et joyeux, vivant et lumineux », explique Michel Mollard. « Le théâtre des Champs-Élysées a un spectacle tous les soirs, de tous genres, le protocole est très précis, l’accès aux coulisses est fermé, les gens portent des masques, il y a un grand respect », note-t-il par ailleurs.

Mais Omicron induit une nouvelle ère, un changement total : l’incertitude planant sur les spectacles. « C’est plus compliqué en logistique que lors des vagues précédentes, car il suffit d’un cas positif pour tout remettre en cause », dit Christian Merlin. « La semaine dernière, à l’Opéra du Rhin de Strasbourg, pour la première des Oiseaux de Braunfels, un chef remplaçant a été désigné le jour même, et cinq musiciens ont été remplacés par des gens qui n’avaient jamais joué l’œuvre. Dans tous les cas, on joue, c’est, je crois, le mot d’ordre ! »

La médecine est désormais préventive, comme le constate Gilles Lesur, mélomane, gastro-entérologue et choriste à l’Orchestre de Paris, qui souffre du fait que sa passion, le chant choral, a été l’élément le plus sacrifié de la pandémie. « Belshazzar’s Feast de Walton, en mars, avec orchestre complet et fanfares à droite et à gauche, a été transformé en Requiem de Duruflé. Il a été dit que Duruflé pourrait être fait s’il faut toujours chanter avec masque et en distancié. L’idée est de ne pas sacrifier une fois encore un programme. Le nouveau chef de chœur a compris que nous avons besoin de chanter sur le plan psychologique. »

Le fait que les concerts soient des denrées précieuses apporte des fruits musicaux. Michel Mollard, deux jours avant Bruce Liu, organisait au théâtre des Champs-Élysées un Messie avec la Gächinger Kantorei de Stuttgart. « C’est cinq jours avant le concert qu’on s’est dit : “On fait”. Le 12 janvier, en pleine montée des cas, avec un orchestre, un chœur, quatre solistes, un chef, il y avait une forte probabilité d’avoir un cas positif. » Mais tout s’est bien passé, jusqu’au moment inoubliable, indélébile. « On écoute le Messie, et le ténor Benedikt Kristjánsson commence avec Comfort ye my People, le public lit les surtitres, et on sent un frémissement dans la salle. Du coup, c’est extrêmement particulier. Les paroles prennent une résonance incroyable auprès d’un public d’une qualité et d’une ferveur bien supérieures à celles que l’on peut connaître en d’autres temps. »

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