Les Louanges, «groovy», tendre et intime

De retour avec «Crash», Vincent Roberge s’est surpassé autant à l’écriture que sur le plan musical.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir De retour avec «Crash», Vincent Roberge s’est surpassé autant à l’écriture que sur le plan musical.

« C’est un combat, garder une saine hygiène de vie », assure Vincent Roberge, sourire en coin, passant la main dans sa tignasse fraîchement reteinte en orange et en rose. Celui qu’on appelle Les Louanges présente son nouvel album, Crash, comme un documentaire portant sur les années ayant suivi le succès, critique et populaire, de son premier album, La nuit est une panthère, paru en 2018. Il y est question de tournées, de reconnaissance, de nuits festives et de lendemains de veille moins glorieux, d’amours déçues, d’amitiés profondes et d’insomnie. « La vie saine, ce n’est pas encore gagné. Beaucoup de choses m’empêchent de dormir. »

Vincent Roberge raconte aussi la fois où il est rentré d’une tournée en France pour constater que le plafond de sa salle de bain s’était effondré. « Le plafond était littéralement tombé dans le fond de ma douche ! Je venais de me séparer en plus, je n’avais plus de meubles — c’était loser en crisse mon affaire… Mais en même temps, je venais tout juste de vivre une expérience super glamour, à donner des concerts en France. »

C’est ça, le crash, résumé en trois minutes sur la chanson titre de l’album, un étonnant, et réussi, duo avec Corneille. « J’ai toujours eu du mal à expliquer quel genre de musique je faisais, raconte Vincent Roberge. À la blague, Félix [Petit, coréalisateur] m’a dit : “Tu fais du R&B conscient”, comme on dit du “rap conscient”. On se demandait qui pourrait être le king du R&B conscient au Québec. Ça ne pouvait être que Corneille. » L’idée d’une collaboration était germée, elle s’est concrétisée au hasard d’une rencontre entre le vétéran et le jeune Roberge dans le stationnement à côté du studio.

« Je lui ai parlé de l’album et de ce que je voulais dire dans la chanson Crash. Il m’a envoyé son couplet — c’était à-propos, à tous les niveaux ! Du Corneille millésimé 2002, il ose même chanter “après la pluie le beau temps”, j’ai trippé ! Il a surtout compris d’où je venais avec cet album — le jeu de mots n’était pas intentionnel ! On a beau ne pas avoir eu la même vie, notre parcours est similaire, dans le sens qu’on a tous deux obtenu un succès subit dans la jeune vingtaine. Il comprend ça. »

Ciseler les textes

Cet album débute avec un bref Prologue « très Daptone Records, genre Charles Bradley », un funk doux qui rappelle l’influence du jazz des premières chansons de Les Louanges parues sur deux minialbums lancés sur le Web avant sa participation aux Francouvertes en 2017. « Malgré les moyens du bord, moi j’y vais à fond / Fuck la microdose, moi j’y vais à fond », y chantonne Roberge, accompagné des envolées au saxophone de Félix Petit, coréalisateur de l’album, comme sur le précédent.

Deux chansons plus tard, c’est le Bolero : « Trois Félix pour mes vingt-quatre ans / Souillés dans les heures suivantes / La neige aura bien vite fondu / Sur le dos des petites statues / Dans un party d’appartement ». La vie d’artiste, avec ses « matin[s] dans une nouvelle ville / Le café pis le pot d’Advil ». Sur l’épatant simple Qu’est-ce que tu me fais ?, Roberge campe son coup de foudre dans les flûtes de champagne sifflées au concert du jour de l’An à Montréal,le 31 décembre 2019, juste avant le début de la pandémie.

On s’y croirait, avec lui dans le taxi le ramenant éméché de l’after-party du gala de l’ADISQ. C’est ce qui frappe le plus en découvrant Crash : la vivacité de sa plume, cette manière si limpide qu’il a de nous raconter comment il a traversé ces trois ou quatre dernières années. « J’ai jamais autant travaillé mes textes que sur cet album », affirme Vincent Roberge, reconnaissant du même souffle l’influence de l’écriture rap dans sa prose — plus que dans sa direction musicale cette fois. L’effort a payé : plus intime, plus direct, Crash témoigne de l’évolution de l’auteur-compositeur-interprète, sur le plan de l’écriture autant que sur celui des thèmes abordés.

Ainsi, on reste d’abord saisis par le texte de Chaperon, qui exprime la rage d’apprendre qu’une amie fut victime d’une agression sexuelle. C’est, malheureusement, un des épisodes du documentaire musical de ces dernières années dans l’existence de Les Louanges.

« Bon… c’est pas compliqué, explique Roberge, en pesant ses mots. Il est arrivé l’impensable à la copine d’un de mes meilleurs chums. J’ai ainsi vécu cette situation de très proche. Si chacune des chansons de l’album représente un moment marquant dans ma vie… Ben ça, c’en est vraiment un », délicat à aborder, insiste le musicien. « Je ne peux pas comprendre ça, je ne pourrais jamais comprendre ça. Par contre, ce que je peux raconter, c’est ce que j’ai vécu pendant le déroulement de tout ça, comme une forme de témoignage. Mon but n’était pas de passer un message et ce n’est pas moi, Les Louanges, qui prend la parole : cette parole appartient aux femmes. Tout ce qu’on veut faire, nous, les boys, c’est d’en discuter », dit-il, précisant qu’il a eu la bénédiction de ses amis pour inclure cette puissante chanson sur l’album.

Suivre son instinct

Sur le plan musical, Roberge s’est aussi surpassé, et sublimé les influences qui l’ont défini: le jazz, le funk, le R&B, le new wave, la chanson pop. Il a enregistré « presque 70 % » de l’album tout seul, choisissant minutieusement chaque son de synthé, chaque idée de ligne de basse, écrivant même les partitions de batterie, trouvant auprès de son ami Félix Petit les 30 % d’inspiration et d’ingéniosité nécessaires pour atteindre cet amalgame distinctif de groove et de chanson à texte. Il cite volontiers Dirty Projectors, le compositeur hip-hop–électronique Jpegmafia, Stevie Wonder, Le répondeur des Colocs (sur la poignante ballade Facile) et l’album Sign o’ the Times (1987) de Prince, mais souligne « que cet album est beaucoup moins collé sur mes influences » que l’était La nuit est une panthère.

« J’ai suivi mon instinct en faisant ce que j’avais envie d’écouter moi-même, exprime-t-il. Je sais un peu plus où je m’en vais, j’ai compris ce dont j’avais envie, ce qui me touche dans une chanson. Par exemple, pour moi, la concision, c’est important : si t’es capable de rendre poétiques des phrases de tous les jours, là, t’as gagné. »

« Certains pourraient dire que l’album est un peu sombre, difficile, anticipe-t-il. Reste qu’il est comme la vie en général — je dis ça sans vouloir faire de la grande philosophie. Ensuite, une fois que t’acceptes ça, tu entres en quelque sorte dans la vie d’adulte. Comme dans cette phrase, je ne sais plus de quel écrivain, qui dit : “La vie, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit” [Guy de Maupassant, Une vie, 1883]. C’est drôle, parce que moi, je dis toujours : “La vie, c’est toujours plus plate que c’est censé l’être”. Finalement, quand on a l’impression que c’est la fin du monde, c’est jamais aussi pire que ça, mais les grands moments aussi ne sont pas si hot que ça. C’est ça, la vie d’adulte, pis c’est correct comme ça, pis c’est beau comme ça. »

Crash

Les Louanges, Bonsound

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