La tentation du disco dans la pop d’ici et d’ailleurs

De plus en plus présente, cette musique serait-elle l’antidote parfait à la morosité ambiante? 
Photo: iStock De plus en plus présente, cette musique serait-elle l’antidote parfait à la morosité ambiante? 

Le disco est dans l’air et dans la radio. Dans la grosse pop de la Britannique Dua Lipa et de l’Australienne Kylie Minogue, dont le plus récent album s’intitule carrément Disco. Il est sur le magnifique Cœur de Clara Luciani, l’une des deux artistes les plus nommées aux Victoires de la musique en France, et sur plusieurs chansons des dernières galettes de Cœur de pirate et de la Française Juliette Armanet. On le retrouve de manière réjouissante sur Pourquoi faire aujourd’hui de Lisa LeBlanc, un titre annonciateur du tournant amorcé sur le nouvel album qu’elle lancera en mars. Et idem pour Fishbach avec Masque d’or, qui laisse entrapercevoir les nuances scintillantes du disco pour son retour attendu en février.

On en retrouve des paillettes jusque sur le nouvel album de Choses Sauvages ; sur une chanson comme Papier foil du groupe Comment Debord ; dans le son de Barry Paquin Roberge… Le disco s’est invité chez Jungle, Durand Jones & The Indications, Silk Sonic (superduo formé de Bruno Mars et Anderson. Paak)… Même les Foo Fighters ont lancé en 2021 un projet disco assumé sous le nom Dee Gees ! Sans oublier le coup de grâce : retour d’ABBA et de Diana Ross au beau milieu de la grisaille de novembre dernier.

Violons soyeux, rythmiques dansantes, lignes de guitares funky, pulsations basses qui délient les hanches, riches arrangements de cuivres, un bridge psychédélique pour reprendre son souffle au milieu du vertige : des chansons infusées de joie de vivre et d’abandon à la fête dans lesquelles on donne à l’auditeur son nanane.

Et si la musique disco était le remède attendu pour contrer la déprime saisonnière et pandémique ?

Résurgence

À l’autre bout du fil, le biographe officiel d’ABBA pour les pays francophones et auteur du Dico du disco, Jean-Marie Potiez, avance que le disco n’a jamais tout à fait disparu.

« Dans les années 1980 et 1990, le genre a changé de nom à la suite du mouvement “Disco Sucks”. »

Retour en arrière : en juillet 1979, lors d’un match de baseball dans un stade à Chicago, un animateur de radio américain, Steve Dahl, a invité les gens à amener leurs vinyles dans le but de les détruire lors de la « Disco Demolition Night ». « Plusieurs faisaient à ce moment-là une surdose de musique disco après son âge d’or dans les années 1970 avec Barry White, Donna Summer, Gloria Gaynor. Mais des tas d’artistes comme Kylie Minogue et les Pet Shop Boys avaient été nourris au disco. Le genre s’est donc réinventé, est devenu la dance, la techno, la house et l’électro. »

En 2013, Jean-Marie Potiez observe un retour plus affirmé au disco sur Random Access Memories de Daft Punk, auquel les légendaires Nile Rodgers et Giorgio Moroder ont participé. Le journaliste franco-belge rappelle que cette même année, Étienne Daho avait lui aussi engagé Nile Rodgers et convié Debbie Harry (Blondie) sur Les chansons de l’innocence retrouvée, suivi de la tournée Diskönoir.

« Les artistes ont compris que la musique disco est riche. C’est une source d’inspiration pour plusieurs. Et puis, il faut le dire, on y revient parce que ça fait du bien », admet celui dont l’adolescence mélancolique a été sauvée et transformée par la découverte d’ABBA à Eurovision en 1974.

Adieu, banjo

Parmi les nouveaux aficionados du disco, Lisa LeBlanc s’est fait prendre à son propre jeu. Rappelons que son alter ego Belinda a lancé en juin 2020 It’s Not a Game, It’s a Lifestyle, album-surprise de cinq chansons disco inspirées par l’amour du bingo. « C’était une joke, j’avais du fun, il n’y avait aucune attente. J’ai fait ça sans me prendre au sérieux, mais ça a ouvert un monde… Tout à coup, j’ai eu envie de collaborer avec d’autres musiciens. Avec Léandre Bourgeois et Mico Roy des Hôtesses d’Hilaire et mon partner Ben Morier, on a eu une bulle au cerveau : on s’est donné pour contrainte de faire un album disco. On a découvert plein de tounes malades, on a voulu comprendre comment ça marchait… »

« Les arrangements sont incroyables, techniquement, c’est vraiment tough, poursuit-elle. J’entends du jazz là-dedans, du soul. Des strings over the top super produits, léchés. Vu que c’est dansant et jovial, on oublie que ça peut être complexe et qu’il y a du travail derrière ça. C’est des gros players qui composaient cette musique-là. »

Lisa LeBlanc rappelle le talent mélodique des Bee Gees. « Quand on écoute autre chose que Stayin’ Alive, on se rend compte que c’est des musiciens happy, mais virtuoses. Il y a quelque chose d’à la fois accessible et complexe dans le disco, et ça, c’est le fun pour une musicienne. »

Elle ose le mot en d jusque dans le titre ; l’album s’intitulera Chiac Disco. « C’est complètement différent de ce que j’ai fait par le passé, et c’est pour ça que je l’ai mis dans le titre. C’est assumé, je voulais pas que les gens se posent la question. » L’Acadienne s’est donc… réinventée ? « Oui, en crisse, rigole-t-elle. J’en ai fait du bingo pis du disco ! »

Interdit de danser

Parmi les albums les plus jubilatoirement dansants lancés l’automne dernier, il y a le deuxième effort du groupe Choses Sauvages. Sur la chanson Homme-Machine qui ouvre l’album, on entend une petite pincée de Bee Gees dans la montée vers le refrain ; l’énergie disco-punk de Devo vient en tête à l’écoute de Chambre d’écho. Ici, le mot « disco » s’emploie accompagné d’un préfixe ou d’autres qualificatifs : new-disco, italo-disco, space-disco.

« Les styles et subtilités du genre sont nombreux ; certaines déclinaisons sont plus proches de nos influences. La musique électro a été très influencée par la musique disco, et c’est à travers elle que le disco nous rejoint », analyse Marc-Antoine Barbier, l’un des deux guitaristes de la formation.

« Chic est une référence qu’on aime tous beaucoup et les nombreux projets de Nile Rodgers. Devo, les années 1980, les synthés de Gary Numan, les guitares des Talking Heads et aussi des trucs plus contemporains comme Lindstrøm et Prince Thomas… De nombreux mouvements radicaux ont émergé du disco, rappelle Marc-Antoine. On le voit dans la scène no-wave de New York au début des années 1980. Il y a eu déconstruction du genre à travers des guitares énervées disco-punk et toutes croches. Ça a cassé le pattern. »

Nourri par l’envie d’imploser et par le besoin de se rassembler, Choses Sauvages II a été créé en réaction au confinement, dans l’urgence de renouer avec la scène et l’énergie du live. « Il y a quelque chose de très satisfaisant avec le disco. On n’est pas dans la confrontation, plutôt dans le laisser-aller, engagé dans un bras de fer anticipation / retenue, dans la dynamique “je vais te donner ce que tu veux, la grosse drop et les violons que tu attends”. »

On nous a interdit de danser en 2021 ? Les planchers de danse n’ont qu’à bien se tenir, la revanche sera terrible.

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