Le chanteur Karim Ouellet n'est plus

Onde de choc mardi dans le milieu de la musique : le chanteur Karim Ouellet a été retrouvé sans vie dans un studio de Québec, où il travaillait sur de nouvelles chansons. L’auteur-compositeur-interprète de 37 ans, qui avait connu la gloire avec l’album Fox en 2012, espérait que son prochain disque lui permettrait de renouer avec le devant de la scène après des années difficiles, tant sur le plan professionnel que personnel.

Aux prises avec des problèmes de santé mentale, l’interprète du succès L’amour avait fait le vide autour de lui depuis la parution de son dernier opus, Trente, en 2016. Plusieurs ont confié avoir tenté de lui venir en aide, mais l’artiste était devenu méfiant, après avoir encaissé plusieurs déceptions qu’il jugeait être des trahisons.

« C’était difficile, il y avait beaucoup de souffrance. […] Souvent dans ce milieu-là, la ligne est mince entre les amis et les gens avec qui tu travailles. Il y a des gens que tu crois être tes amis, mais lorsque la relation d’affaires évolue, tu te rends compte que ce n’est pas vraiment le cas », a pudiquement commenté Philippe Fehmiu, qui lui a parlé pour la dernière fois au courant de l’été.

L’animateur d’ICI Musique avait connu Karim Ouellet en 2013 lorsqu’il avait été nommé Révélation Radio-Canada. À l’époque, le chanteur était au sommet de sa gloire grâce à son deuxième album, Fox, un disque aux sonorités résolument pop, avec des inspirations hip-hop et de musique soul. Le premier extrait, L’amour, est devenu un tube, caracolant 16 semaines à la tête des palmarès. Suivront ensuite les succès Rien ne sert de courir et Marie-Jo.

« Il était non seulement talentueux, il était d’une élégance presque princière. Il pouvait être très sensible et être très taquin. On riait beaucoup ensemble. Il était aussi très intelligent, c’était un surdoué. On avait de belles conversations ensemble », se remémore Philippe Fehmiu, ému.

« L’élégance », c’est également le premier qualificatif qui vient en tête à Stéfane Campbell, qui fut son attaché de presse pendant cinq ans, et qui a donc été aux premières loges de sa fulgurante ascension.

À ses côtés, Karim Ouellet s’est vu décerner le prix Félix-Leclerc de la chanson en 2013, puis le Juno de l’album francophone de l’année en 2014 pour Fox. La même année, Karim Ouellet s’est produit en première partie de la popstar belge Stromae en Europe.

« Ça a été un succès surprise. Jamais il n’est allé en studio en pensant faire un hit radio », s’étonne encore aujourd’hui Stéfane Campbell, qui souligne que Karim Ouellet a réussi un tour de force en faisant le pont entre la scène indépendante et le milieu de la musique commerciale.

Enfant du monde

Tout semblait réussir à cet artiste de talent au visage angélique. Né à Dakar en 1984, Karim Ouellet a été adopté par une famille québécoise. Comme son père adoptif était diplomate, son enfance a été marquée par de nombreux déracinements, du Sénégal à la Tunisie en passant par le Rwanda, avant que les Ouellet ne posent leurs valises pour de bon à Québec en 2002. La musique sera son point d’ancrage, une passion qui le mènera à se faire remarquer sur les planches du Festival international de la chanson de Granby en 2009.

« Comme moi, c’est un homme noir qui a grandi en région. Il était habité par cette quête identitaire, et ça s’entend dans sa musique. On en parlait souvent », relate Philippe Fehmiu, la gorge serrée.

Il n’ira jamais au bout de cette quête identitaire. Karim Ouellet a été retrouvé inanimé vers 21 h 50, lundi, au studio Unisson, dans le secteur Saint-Roch. Les policiers de Québec avaient été appelés sur place pour une vérification. Le coroner n’a pas confirmé la cause de son décès.

« Je suis encore en train d’atterrir de ce choc-là », a confié sous le coup de l’émotion le chanteur et réalisateur Claude Bégin, quelques heures après avoir appris le décès de son complice de la première heure.
 

   

 

Dans la capitale nationale, la nouvelle a eu l’effet d’une bombe. D’autant que Karim Ouellet est considéré comme un artiste phare de la région qui a ouvert la voie à d’autres, comme Hubert Lenoir, Jérôme 50 ou encore la rappeuse Sarahmée, sa petite sœur dont il était très fier. Dans un message relayé sur les réseaux sociaux, cette dernière a expliqué ne pas souhaiter commenter le décès subit de son frère, appelant les médias à respecter le deuil de la famille.

Hubert Lenoir, lui, a tenu à saluer un précurseur, qui aura prouvé à tous les artistes locaux qu’ils pouvaient faire leur place à Montréal tout en demeurant à Québec.

« Il n’était pas juste un artiste originaire de Québec qui habite Montréal. Il avait décidé de rester à Québec. Il était l’un des premiers à l’avoir fait, et ça n’a pas dû être facile, mais il a persisté. Pour ça, il faut lui tirer notre chapeau. Il a tapé le chemin pour d’autres », reconnaît l’interprète de Fille de personne II, qui habite lui aussi toujours à Québec.

Proche de la relève

Karim Ouellet témoignait une grande générosité envers la relève musicale de la capitale qu’il fréquentait dans les corridors tapissés de graffitis de l’édifice d’Unisson. Le rappeur 28, alias Simon Turcotte, 24 ans, avait l’habitude de jammer dans le studio 101, la nuit, en compagnie de l’artiste. « Je suis prêt à donner ma vie à la musique, dit-il. Pour moi, Karim était la première personne que je connaissais qui partageait ma passion et qui avait réussi. »

Le rappeur s’apprêtait, mardi, à glisser sous la porte du 101 une lettre à l’attention de la famille du défunt. « Karim est pour moi un modèle et une inspiration », conclut la missive.

Érika Zarya a aussi côtoyé l’artiste pendant ses sessions de nuit. « Quand je faisais de la musique, j’étais un peu intimidée par la grandeur de son talent. Lui, il ne jugeait pas. »

Karim Ouellet avait composé une chanson qu’il espérait devenir le thème de Star Académie cette année. C’est à Érika, 22 ans, qu’il avait confié la partition vocale.

« Pour moi, cette chanson-là représente une promesse, une vision. Elle parlait d’amour, de paix et d’harmonie », explique-t-elle. Elle aussi avait remarqué que l’artiste portait une « grande tristesse » qui a fini par le submerger. « Je vais garder de Karim le souvenir de quelqu’un à qui la vie a fait du tort parce qu’il était trop gentil. Une personne vraiment humble, douce, qui te voyait vraiment quand elle te regardait. »

Le musicien Luis Clavis a pour sa part rendu hommage aux qualités d’auteur-compositeur de Karim Ouellet, qui savait faire danser sur des textes parfois d’une grande profondeur.

« Il pouvait écrire des paroles presque évangéliques et ensuite un couplet en joual. Ça venait plus du cœur que du cerveau, et c’est ce qui fait les grands artistes », poursuit celui qui a collaboré à maintes reprises avec Karim Ouellet.

Le sachant dans une mauvaise passe, Luis Clavis raconte avoir tenté de renouer plusieurs fois au cours des dernières années, en vain.

Nombreux hommages

Les hommages ont fleuri, mardi, dans les endroits de Québec que Karim Ouellet aimait fréquenter. Le Devoir a marché dans ses pas pendant quelques heures pour constater l’onde de choc, mais surtout la vague d’amour que sa disparition a soulevée dans les coeurs de la capitale.

Une gerbe de tulipes éclatantes posée sur une table inondée de soleil. Au pied du bouquet, une confidence sur une petite carte : « Pour Karim… »

Doux et simple : voilà l’hommage que la boulangère Sylvie Albert tenait à rendre à l’artiste qui avait l’habitude de commander des allongés dans son café.

« Il était tellement gentil, raconte la commerçante. C’est d’une tristesse… »

La musique du disparu a retenti toute la journée dans la boulangerie. Par la radio sortie spécialement pour l’occasion, l’artiste chante ce qui résonne aujourd’hui comme une prémonition : sa reprise de Si fragile.

« Car la vie

Est si fragile… »

À quelques portes de là, la consternation règne au studio Pantoum, fréquenté par la relève musicale de Québec.

« Je ne connais personne qui n’a pas de bons souvenirs avec Karim », explique Jean-Etienne Colin-Marcoux, membre fondateur de l’endroit, qui souligne l’extrême générosité de l’artiste. « Il a prouvé que c’est possible de faire carrière en demeurant à Québec », approuve Émilie Tremblay, la directrice générale.

À quelques rues de là se trouve le studio où Karim Ouellet avait l’habitude de se rendre, la nuit, pour peaufiner sa musique. Mardi matin, une chandelle vacillait devant la porte 101. « Love you mon chum », avait inscrit un complice. « J’espère que tu es bien, où que tu sois », avait écrit un autre.

Sébastien Tanguay


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